CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Henrietta Lacks// ThéâtredelaCité




ANTEMORTEM, PERIMORTEM, POSTMORTEM


publié le 12/10/2019
(ThéâtredelaCité)





Épicentre toulousain de la Biennale des Arts Vivants, le ThéâtredelaCité accueille Henrietta Lacks, un projet développé par une troupe polonaise et mis en scène par Anna Smolar. Créé il y a 3 ans au musée scientifique Copernic de Varsovie, le spectacle ambitionne de poser la question troublante : « Que souhaitez-vous faire de vos cellules cancéreuses ? », avec pour pivot central le sujet du consentement.

« On n’arrête pas le progrès »

Qui est Henrietta Lacks ? Une inconnue pour la plupart des gens. Pourtant, elle est à l’origine de spectaculaires progrès scientifiques depuis presque 70 ans. Tous les biologistes du monde entier connaissent son petit nom, HeLa, et surtout ses cellules… Henrietta est une jeune femme de 30 ans qui vient d’accoucher de son cinquième enfant. Suite à des maux de ventre, elle consulte un médecin dans un hôpital du Maryland / États Unis. Pas facile d’être soignée quand on est noire et pauvre au début de ces années 1950… Atteinte d’une tumeur très invasive, et malgré un traitement au radium pour tenter de guérir le cancer de l’utérus qui la ronge, elle décède quelques mois plus tard. L’histoire aurait pu s’arrêter là si son médecin n’avait pas prélevé des échantillons de la tumeur, sans le consentement d’Henrietta. Dans une époque où il est impossible de cultiver des cellules hors du corps humain, le médecin fait une découverte révolutionnaire : les cellules cancéreuses prélevées survivent et se reproduisent ! Il faut du sang humain pour les aider à se nourrir ? Qu’à cela ne tienne, la maternité est toute proche, allons prélever du sang d’un cordon ombilical fraîchement découpé… Pendant les années et les décennies qui suivent, les cellules baptisées HeLa sont envoyées à des milliers de laboratoires à travers le monde. Un détail, les enfants d’Henrietta Lacks n’ayant appris que tardivement cette « distribution », ils n’ont pu exprimer que leur désaccord et leur impuissance. Les progrès sont considérables dans la recherche contre le cancer, les virus, le SIDA, la fécondation in vitro, et la génétique en général. C’est en partie grâce à HeLa que Dolly voit le jour ; Dolly, la célèbre brebis clonée dans le milieu des années 90.
Sur les bases d’une écriture collective, la metteure en scène polonaise Anna Smolar propose le récit choral de cette histoire vraie. Sur un plateau presque désert, quatre comédien.ne.s vont ainsi partir d’une interview de Dolly (oui, la brebis) et remonter le fil de la biographie particulière d’Henrietta Lacks. La narration est entrecoupée de prises de parole de personnages et de moments chorégraphiés de tap danse (claquettes). Où l’on croise monsieur Cancer et une boite de Petri douée de parole… Par l’alternance de froid / chaud, la mise en scène s’attache à mettre en relief les questions d’éthique de la recherche scientifique. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » comme l’affirmait déjà Rabelais à son époque ?

Malaise de l’histoire, malaise du récit

Pourquoi le spectacle laisse-t-il aussi perplexe ? La vie et la mort d’Henrietta Lacks, une trajectoire aussi unique, la notion d’éternité de cellules littéralement dérobées à un être humain… Tout cela avait pourtant de quoi séduire. Les images sont belles, les chorégraphies soignées, les changements d’atmosphère sont suffisamment raides pour capter régulièrement l’attention. Une question lancinante fait malgré tout son chemin au fur et à mesure de la pièce : Où veulent-ils en venir ? Une tonalité froide et distante dans le jeu couperait-elle la réflexion du public sur des questions aussi fascinantes ? Est-ce le mariage théâtre récit / claquettes-façon-cabaret dont les contrastes ne seraient pas assez vifs ? Imaginer un dialogue post-mortem entre Henrietta et son médecin est une belle proposition de fiction. Il en est de même pour l’évocation clinique des violences gynécologiques en milieu hospitalier. Mais que faire de ce passage déclarant que la jeune femme serait d’origine Polonaise ou liée à la Pologne ? Ce genre de scories semble perturber le propos et n’aide pas à se laisser embarquer. L’écriture collective paraît un peu fade en regard de telles thématiques sur l’humain et la science, et nourrit une sensation frustrante d’être « passé à côté ». Plus largement, il y aurait d’ailleurs matière à rapprocher l’éthique malléable dont il est question dans le spectacle (dignité humaine versus progrès scientifique), à celle d’un autre domaine : l’informatique, le big data, les données personnelles. Ces fameuses données laissées comme les traces d’un escargot, et récupérées/exploitées par les géants du web. Des données qui sont déjà le prolongement intime et virtuel d’un être humain 2.0.
Au milieu de cette déception surnage une phrase à double sens, prononcée durant la pièce : « On n’arrête pas le progrès ». Une constatation qui peut être vue de manière optimiste (sur un ton d’admiration face à tant d’évolution et de perfectionnement), ou pessimiste (une évolution inéluctable, qu’il est impossible d’enrayer). Où l’on revient à l’ambivalence de ce mot employé au sens propre et au sens au figuré.
1. Mouvement en avant de la civilisation.
2. Toute sorte d’avancement, d’augmentation en bien… ou en mal.

Marc Vionnet









Durée 1h15
À partir de 15 ans

En polonais, surtitré en français
Mise en scène : Anna Smolar

Avec : Marta Malikowska Sonia Roszczuk Maciej Pesta Jan Sobolewski / Bartosz Bielenia
Texte : Anna Smolar Marta Malikowska Maciej Pesta Sonia Roszczuk Jan Sobolewski
Collaboration dramaturgique : Piotr Gruszczyński
Décors, costumes : Anna Met
Musique : Natalia Fiedorczuk-Cieślak
Lumières : Rafał Paradowski
Chorégraphie : Jan Sobolewski & ensemble
Coiffures : Marek Nowak
Traduction française : Margot Carlier

© Magda Hueckel

10 et 11 octobre 2019
ThéâtredelaCité