CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Hélas// Théâtre Jules Julien




UNE BOUCLE DE PLAISIR


publié le 27/11/2019
(Théâtre Jules Julien)





Depuis les laisses des chansons de geste jusqu’aux litanies oulipiennes, du ressassement d’un Thomas Bernhard ou d’un Jorge Semprun aux expérimentations du nouveau roman, et bien que beaucoup la considèrent comme un défaut de style, la répétition est une pratique récurrente de la littérature. Nicole Genovese, dramaturge, metteuse en scène et comédienne, en fait la figure centrale de hélas, mise en scène par son alter ego Claude Vanessa et présentée au Théâtre Jules Julien dans le cadre du festival Supernova.

« Allez zou, tout le monde à table ! »

Un homme entre dans la pièce un tableau en carton à la main. Il salue les personnes pourtant encore absentes de la salle. Le fils entre et déroule un bulgomme sur la table. La mère de famille fait irruption une nappe à la main qu’elle demande à l’homme de secouer. Le fils s’enquiert du repas et proteste contre le menu. La fille entre à son tour, puis le père qui vient de prendre sa douche. Tous s’attablent, le père sert la soupe. Le fils allume la télévision que toute la famille regardera pendant le repas. Après quelques minutes des Chiffres et des lettres, le téléviseur affiche la neige de fin des programmes. Le noir se fait sur le plateau, on distingue les comédiens qui sortent en débarrassant la table. Lumière : le premier homme entre dans la pièce son carton à la main… et la scène se reproduit à l’identique, ou presque jusqu’à ce qu’un nouveau personnage, Nicole Genovese elle-même, actrice cette fois-ci, intervienne pour remercier de façon aussi longue que parodique les différents partenaires du spectacle. Ce dernier ne fait que commencer, le spectateur n’est pas au bout de ses surprises.

Plus belle la vie

Le décor a un air familier avec ses murs bleus, ses tableaux de chasse, sa toile cirée sur la table et sa télé, au centre. Nous voici en terrain connu, chez nous ou dans la maison d’une vieille tante. Nous y découvrons d’ailleurs une famille bien française : les parents et leurs deux enfants qui répètent sans cesse le même rituel du repas du soir devant la télévision – Des chiffres et des lettres, Plus belle la vie… Une vraie tranche de vie, certainement partagée par une grande partie du public. Et le plaisir est là, de se reconnaître dans tous les personnages de cette scène : une mère qui voudrait arrondir les angles – « Mais comment tu parles à ton père ? » –, un adolescent aux accents rebelles – « J’aime pas le veau ! » –, un père content de se retrouver chez lui après sa journée de travail… Comme un inventaire à la Prévert. Et la répétition fait partie du plaisir, les acteurs jouant sur la variation absurde, dans l’énoncé des menus par exemple, attendu par le spectateur, mais toujours déroutant et réjouissant. Mais la figure de style est risquée : elle peut s’user rapidement et devenir lassante. Heureusement, l’intervention des deux éléments étrangers, l’oncle artiste peintre à l’accent anglais et l’animatrice socioculturelle créent un mouvement. Véritables grains de sable dans la mécanique familiale, ils viennent gripper l’immuable déroulement de cette scène jusqu’à le démolir. Une fois la machine lancée, elle semble incontrôlable, tout autant que loufoque et ubuesque. Rien n’échappe à sa déconstruction jubilatoire. La pièce est brillamment servie par des comédiens imperturbables, dont le jeu absurde est extrêmement précis et efficace. On pense alors aux Bâtisseurs d’empire de Boris Vian, pour sa course folle vers le néant, et au Jour sans fin d’Harold Ramis pour son jeu sur la variation du presque semblable. Quitte à ce que l’absurde devienne extrême, voire excessif ; car comme chez Ionesco ou Beckett, la mort rôde et entre dans la danse, de façon comique et triviale, peut-être même avec une maladresse assumée.

Stéphane Chomienne









© Charlotte Fabre

Nicole Genovese / Claude Vanessa
Avec André Antébi, Sébastien Chassagne, Nicole Genovese, Nathalie Pagnac, Bruno Roubicek, Adrienne Winling
Texte: Nicole Genovese
Mise en scène : Claude Vanessa
Coordination technique : Ludovic Heime
Régie plateau : Lucas Doyen
Administratrice de production : Claire Nollez
Auxiliaire de vie : Renaud Boutin
Dessins : Bruno Roubicek

15 et 16 novembre 2019
Théâtre Jules Julien