CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Ha ! Ha !// L'Usine, ThéâtredelaCité




OH ! OH ?


publié le 16/04/2019
(L'Usine)





Sept interprètes, sept pupitres, sept chaises. Ils n’en bougeront pas, jusqu’à la chute de l’histoire. Et lorsqu’elle se termine, la blague, on a depuis longtemps compris qu’elle n’était pas si drôle…

« On a bien le droit de s’amuser »

Vous le voyez, vous le connaissez, cet instant de gêne, à table – le repas entre collègues, la réunion de famille –, quand on ne sait quelle nécessité d’animation se fait sentir et que l’humour devient tangent, faisant rire les uns, désespérant les autres, jusqu’à ce que le/a coupable, se resservant un coup de pinard, se fende d’un vigoureux : « il faut bien rigoler ! ».
Le faut-il ? Étonnante injonction, si on y pense ; injonction à laquelle Maguy Marin tord le cou en une heure quinze minutes.

Obscénité du rire ?

Les interprètes suivent une partition radicale, dont le concept suffirait à rendre Ha ! Ha ! novateur et fascinant. Au pupitre, une page est tournée, le silence implose et la vanne s’ouvre : un flot de rires débute dont les vagues ne cesseront pas jusqu’au final, dans un ressac irrégulier, avec une ondulation fondamentalement orchestrale. Entrecoupant les rires, des bribes de paroles : au menu, une série de blagues, toute une tradition française qui déroule (Toto, sexisme, bite-chatte, thèmes glissants et droit-à-rire-de-tout). S’y ajoutent les inévitables commentaires, le métadiscours de la blague : je ne sais pas les raconter, j’ai oublié la chute, rho ! c’est dégoûtant !, attendez j’en ai une mignonne… On les sent bien partis pour rire à en crever. Dérisoire mécanique plaquée sur ce qui reste, en eux, de vivant. On croit assister à une pièce de Nathalie Sarraute, que Maguy Marin aurait jetée sur un mauvais tourne-disque, sous le joug d’un diamant féroce. Il n’est pas question ici de bien/mal jouer le texte, qui devient anti-texte ; d’ailleurs les interprètes ne sont pas tous français, cela s’entend et les maladresses d’élocution achèvent d’aplatir les paroles, de révéler leur vide. Les mots déroulent, incolores, dépourvus de saveur.
La chorégraphe prend ici le contrepied d’attentes possibles, quitte à entraîner (elle a l’habitude) le désaveu de certains spectateurs. Il ne faut pas s’attendre à un oratorio parfait. Elle pourrait le faire, mais ne le fait pas. L’harmonie serrée que Maguy Marin sait obtenir ailleurs (on pense aux chœurs de May B) est ici gommée, afin de ne pas basculer dans une pure approche technique. Oui, elle aurait pu ciseler une symphonie de rires pour cordes vocales, répondant à une intransigeance esthétique, entièrement centrée sur la musicalité, avec de rigoureuses interventions solistes et d’amples effets choraux. La partition ménage des effets à des instants précis mais résiste à la tentation d’offrir la beauté d’un oratorio zygomatique. Ce n’est pas de beauté qu’il s’agit ici, mais d’humanité grimaçante.
Ne nous y trompons pas : quel travail ! Il suffit de rire cinq minutes pour mesurer la performance physique qui a cours sous nos yeux – la souffrance se partage, on sent les bronches remonter, la gorge chauffer, on se tient le diaphragme. Au son du métronome répond le mouvement pendulaire des corps assis, dont le buste soutient cette modulation contagieuse (au départ), insupportable (à la longue). C’est l’histoire d’un épuisement progressif et mené à son terme : des corps, des rires, de l’écoute du public. Ha ! Ha ! est positivement tuant.
Et le spectacle d’interroger durablement. L’expérience a moins lieu sur scène que dans les gradins, dans ce décalage qui se ressent entre les spectateurs. La même blague fait sourire quelques-uns, franchement rire quelques autres, quand la majorité adopte une attitude rétive et supérieure – car ne nous leurrons pas, c’est bien de condescendance qu’il s’agit. Nous sommes amenés à juger : juger la pertinence du rire. Sa possible grossièreté, obscénité – on opère un glissement entre la critique de l’humour, et la critique des rieurs. On se surprend à juger nos pairs, voire à nous juger nous-même. Ce rôle que l’on s’octroie, cette forme de suffisance, n’est-elle pas elle-même un rictus effroyable ? Ha ! Ha ! est trash car clivant, cette représentation violente fixe des limites à notre insouciance.
Assurément, la vie donnera de nombreuses occasions de repenser à cet orchestre de chambre catastrophé, à ce propre de l’humain qui s’y trouve chahuté, attaqué, délégitimé.

Manon Ona









De Maguy Marin / Compagnie Maguy Marin
Avec Ulises Alvarez, Laura Frigato, Françoise Leick, Louise Mariotte, Cathy Polo, Ennio Sammarco et Marcelo Sepulveda
Lumières : Alexandre Béneteaud

photo DR

Le 16 avril 2019
L'Usine, ThéâtredelaCité