CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Gula Ben// Espace Roguet - MARIONNETTISSIMO




« SI LE LOUP N’Y EST PAS, ON LE MANGERA »


publié le 27/11/2018
(Espace Roguet)





Une quinzaine de blancs bouleaux pendent du gril, stalactites de Damoclès. Noir épais et lumière de clairière, trouble et verdâtre. En joueur d’Hamelin, le clarinettiste se faufile entre les troncs suspendus sans les effleurer, esprit des bois s’apprêtant à narrer un conte obscur.

Enfant sauvage

Arrive la marionnette, elle est inanimée. On y projette un personnage mort – car qui l’imite mieux, la mort, qu’un pantin que ses manipulateurs ne manipulent pas ? C’est d’un syndrome de Pinocchio que cette marionnette est atteinte, et sur un bel effet elle devient comédienne bien vivante, invoquant le thème initiatique de l’enfant qui grandit et s’affranchit de ses liens. A cette différence près : dans Gula Ben, la marionnette qui prend vie conserve un visage masqué et n’est qu’au début de son errance et de ses épreuves. A revers des contes traditionnels, de leurs jeunes filles naïves, destinées à se faire sauver, Gula Ben va chercher du côté de traditions plus enfouies, plus intérieures et émancipatrices, qui convoquent notre part sauvage.
Quoi de plus farouche, en effet, que l’adolescence ? Aux prises avec un environnement mystérieux qui l’attire autant qu’il l’effraie, mais aussi avec ses démons et émotions contradictoires, l’héroïne erre. Entre la fillette aux habits roses et sac de jouets qu’elle fut, et la femme émancipée qu’elle sera. En proie à cette ambivalence, la jeune fille apeurée et vulnérable qui se recroqueville en position fœtale, régressive, comme une feuille morte contre le vent, explore pourtant l’audace qui est en elle ; une provocation et une rébellion émouvantes et parfois, dérisoires.
Sa quête reste pourtant aussi innommée que la forêt qui l’entoure. Sur fond de guitare électrique (effets de distorsion et autres), cette adolescente un peu grunge cherche du réseau, cherche à survivre, cherche le danger… et se cherche elle-même, dangereuse. Le rose des objets et de la biche, prolongements de l’enfance en sweat rose, s’efface progressivement. Le rouge du petit chaperon devient rouge sang, celui d’une biche innocente, d’un repas carnivore, d’un épisode menstruel, transformation sous la pleine lune…

Homo homini lupus est

Ce masque derrière lequel elle se cache, qui donnerait l’illusion de protéger ses émotions, permet pourtant une expressivité de ses mouvements, du corps en entier : les différents états de cet animal apeuré et sauvage passent par le corps, tandis que le masque, bel objet conçu par Polina Borisova, trahit le constant sentiment d’égarement, d’inquiétude et d’incompréhension. Il permet également un dédoublement de personnalité, l’héroïne opérant une confrontation chorégraphiée avec elle-même, une bataille du déchirement intérieur, avec l’identité pour mise. Ce jeu est à son comble lorsque que le masque se trouve masqué par un second, en papier cette fois, comportant deux faces aux émoticônes opposées. Comme si l’héroïne tanguait d’une émotion à l’autre, aliénée par ce groupe entraînant et cauchemardesque qui s’est réuni autour d’elle.
Ce rapport à la meute, au groupe et à l’isolement, est très présent et spécialement lors de cette scène mi-cauchemardesque, mi-burlesque, mettant en jeu trois personnages visiblement en transe. Des clans vaudou incarnant des esprits pour effrayer les croyants ? Des cliques de carnaval bâlois ? Les évocations sont nombreuses et leurs rondes autour de la jeune fille, plutôt obscures : exorcisme, protection ? On ne sait trop ce qu’ils veulent, mais lorsque la mise en scène aura été resserrée, on savourera d’autant plus l’aspect comique, trans-traditionnel et absurde de ces joueurs de flûtes en PVC masqués de papier. En ces premiers pas de création, quelques redondances dans les nombreuses promenades entre les bois mériteraient d’être élaguées, malgré la rapidité technique que cela demande, afin de préserver et de mettre davantage en valeur la puissance poétique des scènes. Idem pour la présence des objets sortis du sac ou de la maisonnette sur roulettes de la grand-mère/sorcière, qui permet une rencontre des générations : bien que ces éléments possèdent une charge symbolique et référentielle, cette écriture de signaux est trop peu précise ou développée pour que l’on s’y attarde tant, alors que d’autres scènes sont mesurées avec justesse. On aurait aussi apprécié, mais c’est pure gourmandise, que les objets utilisés pour les bruitages en direct (eau, coquilles de noix, etc) aient eux-mêmes un rôle symbolique, même si l’ambiance concrète qu’ils créent est déjà intéressante.
De jolies scènes de manipulation, comme celle qui recrée la fluidité alerte de la biche. Ce théâtre visuel donne la part belle à cette scénographie de troncs de plusieurs dimensions qui ne touchent pas le sol ; elle apporte au plateau une dimension supplémentaire, une multiplication des profondeurs selon l’emplacement des corps et des marionnettes. Monde renversé comme l’autre côté du miroir, illusion d’un sol brumeux, instable et invisible au milieu du vide… L’ambiance opaque et trouble de la forêt, lieu emblématique des peurs et de l’inconnu, est aussi due à la création lumière et au jeu d’ombres et de perspectives – lorsque, par exemple, les ombres des troncs, décuplées par de fausses ombres tracées au plateau, convergent vers la fillette, menaçantes.
Ajoutez à cette richesse formelle les textures produites par les musiciens à vue, et vous obtenez un véritable théâtre de sensations et d’images, fonctionnant par empreintes – on n’a finalement pas besoin de tout saisir dès le premier abord. Entre onirisme et cauchemar, réalisme et apparitions, de très beaux tableaux émergent et composent une poésie muette, dont les seuls mots prononcés sont cette ritournelle enfantine, interprétée à la marge de l’étrange : « Promenons-nous dans les bois… ».

Gladys Vantrepotte









Conception et mise en scène : Joëlle Noguès.
Ecriture : Joëlle Noguès, Giorgio Pupella, Hugo Querouil.
Assistant mise en scène : Hugo Querouil.
Création musique : Camille Secheppet et Arthur Daygue
Création lumière : Myriam Bertol
Construction masques et marionnettes : Polina Borisova
Interprètes : Anaïs Chapuis, Kristina Dementeva, Giorgio Pupella
Musique en direct : Arthur Daygue / Camille Secheppet

Le vendredi 27 novembre 2018
Espace Roguet - MARIONNETTISSIMO