CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Gora !// Halles de la Cartoucherie (Cave Poésie)




MANIFESTE DE L'ENFANT SIOUX


publié le 16/04/2019
(Halles de la Cartoucherie)





La Cartoucherie… Un nouveau lieu toulousain dédié aux arts, au sport et à la gastronomie ? Pas encore, mais c’est ce qui est prévu d’ici décembre 2020 avec la rénovation des deux immenses halles industrielles du quartier. En attendant ce projet alléchant, les Halles s’animent déjà d’avril à juin autour d’une programmation éclectique : La Préfig’. Ce soir-là, en partenariat avec la Cave Poésie, la sortie de création du collectif toulousain Balle Perdue, avec Gora ! un selfie au milieu des Sioux. Le collectif auteur d’Asile Club (voir ici) a sorti arc et flèches pour viser un animal sauvage et urbain : la propagande poétique.

Poétique de la guérilla

Cela commence par une déambulation mystérieuse. Le public est invité à suivre des silhouettes qui semblent monter la garde dans la pénombre. Visages masqués, rollers aux pieds, lampe-torche. Les regards jaugent l’attroupement au son d’une musique hypnotique qui se déploie lentement. Un geste d’invitation, et la profondeur de la halle de la Cartoucherie se dévoile peu à peu. Graffitis aux murs, piliers de béton, et de la hauteur sous plafond. Guidés par ces guetteurs urbains, les spectateurs sont conduits jusqu’à des gradins plantés en hémicycle, au beau milieu de l’immense halle. Sur un plateau informel, guitare et clavier s’évanouissent, et laissent monter des mots scandés en Basque. Gora gora gora Euskal herria Askatuta ! (Vive le Pays basque libre !). Deux voix vont se partager la parole pour un même récit. L’histoire d’un gamin qui a grandi dans le Pays Basque Nord dans les années 80-90. Un gamin tiraillé par un cadre trop sage (collège catholique) et l’actualité agitée de sa région natale, entre manifestations et actions de l’ETA. Ce groupe armé indépendantiste et marxiste fascine le garçon. Il y a les idées bien sûr, combattre pour sauvegarder son identité et ses terres, comme l’on fait les Indiens en Amérique. Mais il y a aussi l’appartenance à un groupe, et l’iconographie qui accompagne cette lutte ; les cagoules, les chants, les affiches et les drapeaux. Chacun ses héros de colère… Corse, Palestine, Irlande du Nord. C’est « l’âme du Diable qui fait son shopping » comme dirait l’autre. Adolescent, le garçon poursuit sa quête de héros. Ce sera Kevin Costner dans le film Danse avec les loups, ou les apnéistes no limit du Grand Bleu. Armé de son skate et d’un T-shirt Rage Against The Machine, le jeune homme trace sa route vers des concerts de trash où l’on parle politique. Il en ressortira avec d’autres couleurs… Dans les yeux ? vert, blanc, rouge (le drapeau du pays basque). Dans le dos ? Deux haches, symbole de l’ETA. « Le samedi, c’est manif ! ». Gora gora gora !
Mais voilà, le gamin a bien grandi aujourd’hui. Les héros sont fatigués, et ce révolutionnaire trop romantique a remarqué que les fiers Sioux d’autrefois sont maintenant alcooliques et bedonnants. Que faire de sa vie ? Se tourner vers l’histoire de l’Art ? Faire voyager les Pussy Riot en 1491 et faire la nique à Christophe Colomb ? L’enfant des murs en pagaille devra se raconter une autre histoire, et faire sienne la devise Bietan jarrai (Continuer dans les deux voies).

« Trouver son cri de guerre »

La mise en scène de Marlène Llop privilégie la simplicité et la recherche d’images. L’immense halle de la Cartoucherie, encore dans son jus avant des travaux de réhabilitation, s’accorde parfaitement avec la poésie urbaine du texte de Manu Berk (par ailleurs diplômé en Master des Beaux-Arts). Le béton, les graffitis, des silhouettes cagoulées qui semblent glisser d’une pénombre à l’autre au second plan de la scène. Un étrange ballet fait de drapeaux noirs et de skate-culture, où la liberté de choisir procure un mélange détonnant de styles et de mots. Un dispositif d’étendard-écran permet de projeter des images en contre-point des idées. Le récit zigzague entre slam et lecture, musique instrumentale et moments de silence, tableaux de maîtres et pop-culture. Ces flèches verbales sont tendues comme un arc vers une cible poudrière. On s’identifie à cet enfant colère qui cherche des modèles, et au regard ironique de l’adulte devenu. Un personnage attachant, dont les multiples facettes sont portées par Ander Fernandez et surtout Jérôme Coffy, gueule de Kassovitz sous son bonnet de skateur. Les mots sont délibérément choisis, et le mélange guérilla politique / guérilla culturelle engendre un cocktail atypique, avec ses moments de transe et d’accalmie. Beaucoup de personnalité et de maturité dans ce collectif toulousain…
A l’heure de cette sortie de création où la peinture est encore fraiche, ce Selfie au milieu des Sioux possède déjà un fort joli coup de crayon. Le rapport scène / périphérie / profondeur de champ pourrait être davantage exploité, tant ces silhouettes font sens et offrent des respirations au récit. Gora ! questionne le pouvoir des images sur une jeunesse – quelle qu’elle soit – en recherche de héros. Des figures iconiques en guise de catalyseur, des pères indomptables et rebelles en lutte face à l’ordre établi ; des représentations révolutionnaires qui finissent par tomber de leur socle, pour mieux renaître dans les générations suivantes en une colère constructive.
Une Balle Perdue qui touche sa cible.

Marc Vionnet









 

Gora ! Un selfie au milieu des sioux

Collectif Balle Perdue
Ander Fernandez, musique live
Clément Danais, musique live
Jérôme Coffy, Ander Fernandez, récitants
Marlène Llop, mise en scène et orchestration
Textes de Manu Berk

© Marc Vionnet / Le Clou dans la Planche

16 avril 2019
Halles de la Cartoucherie (Cave Poésie)