CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Gavrilo Princip// ThéâtredelaCité




"AUJOURD'HUI, J'ÉCRIS AU PRÉSENT"


publié le 13/10/2019
(ThéâtredelaCité)





Sur le plateau vide et grand ouvert du ThéâtredelaCité, le spectacle Gavrilo Princip commence par une ouverture caractéristique du collectif De Warme Winkel, en néerlandais dans le texte. Lumière sur un public bavard, trois pieds de micro, un écran pour le sous-titrage ; le premier récitant arrive, débite un récit (à la Shakespeare, Büchner ou Hugo) d’assassinat d’un couple royal immémorial, un second récitant crie au remplacement de la guerre militaire par la guerre économique, un troisième annonce l’avènement de la technologie moderne. La pièce débute donc à un tournant social de l’histoire, au début du vingtième siècle où l’homme perd sa trace, alors que tout un grand bazar d’accessoires théâtraux se met en place dans une ambiance inimitable. Tout paraît en vrac, décousu, rien ne ressemble à rien. On ne sait où donner du regard ou de la tête. Une scénographie foutraque, où des sapins jouxtent un piano de bar de road-movie, des cloisons de décor qui tournent le dos au public, un bureau, un porte bagages à roulette, une façade bleue en fond de scène, une tablette en avant scène…

Entrée dans l’histoire à l’envers

Dans une immobilité et un silence total, enfin, les spectateurs restent sans aucun moyen d’identifier les méandres du plateau ni de reconnaître ses références. Le.la présentateur.trice fait une entrée dans un envers de décor et achève l’inconcevable par un long discours d’introduction construit comme une bibliographie et des remerciements. Une foule de références de spectacles, d’écrits de tous les genres et de toutes les nationalités s’alignent comme une constellation de points de vue, de variations sur le héros d’un jour : le 28 juin 1914 dans une rue de Sarajevo, Gavrilo Princip, très jeune étudiant anarchiste, est l’auteur d’un attentat contre Franz Ferdinand et son épouse (héritiers du trône de l’empire austro-hongrois). Le motif ? Venger l’asservissement des peuples slaves : serbes, croates, bosniaques, yougoslaves, bulgares, macédoniens, monténégrins… qu’il appelle à s’émanciper. Le personnage qui déclencha sans le vouloir la première guerre mondiale et le renversement d’un empire par un autre a été utilisé par tous les partis, toutes les causes, reconnus et commémoré, dénoncé et détrôné. Tour à tour terroriste, héros, martyr, ignorant endoctriné, étudiant anarchiste lecteur de Kropotkine et de Bakounine… Cette litanie de références en introduction est davantage une fresque humoristique sur le vertige de mots et de symboles que l’homme fabrique sans cesse sur lui-même : récits, interprétations, commentaires, anniversaires, hommages… inspirants et touchants, mais dont on ne tire rien de clair ou de compréhensible. Tout est parti pris, instrumentalisation voire prise à partie, construction a posteriori. La lettre est troublée par l’esprit : « Je n’ai pas tout compris » répète régulièrement la comédienne grimée en homme qui entame, là-dessus, un décompte long et minutieux des années 2019 à 1914… pour faire palper l’épaisseur de la distance historique.

Où Gavrilo devient Gavrilo

La caméra qui entre en scène en même temps que les protagonistes devient l’arme de la fiction ; revendiquée contre le Principe de l’argument de vérité documentaire, de la fabrication d’une forme d’objectivité. Elle semble presque entrer en paradoxe avec le théâtre, mais elle souligne la volonté d’un retour au saisissement du présent par le sens du détail et du grossissement à l’image, directement projetée sur l’écran qui domine la scène. Par sa force de captation du direct, lorsqu’on la voit à la fois au travail sur le plateau en même temps que ce qu’elle capte, elle redouble en fait l’effet théâtral et sa force narrative. D’ailleurs, la traversée de la vie de l’assassin de Franz Ferdinand est portée alternativement par des incarnations du personnage et un narrateur au travail sur un manuscrit. C’est une étude de personnage auquel se prête la compagnie néerlandaise. C’est, au contraire du bazar et de l’incompréhension apparents sur scène, un jeu de plateau calculé, minutieux et très technique dans lequel les membres de la compagnie se jettent. Ils alternent les rôles, les costumes et les casquettes. Se réalise un film en une seule séquence, où tout est produit en direct. Le jeu, le théâtre, la fabrication de l’image, les sons, les bruitages, les effets de lumière, toute la poétique des émotions : le burlesque de la vulgarité, le détail odieux, l’excès des discours.
Le travail de la compagnie est comme d’habitude époustouflant, car son efficacité tient à trois facteurs simultanés. L’art du choix de chaque objet – de sa simplicité évidente ou de son détournement comique et évocateur, l’ingéniosité de son réemploi, et enfin la représentation double (celle du théâtre au travail et du travail de théâtre). Le public est littéralement placé dans les coulisses d’une production et spectateur de son produit final. Impossible d’émettre de jugement suspicieux sur la source, ni de doute sur l’effet ou le trucage probable. La raison ? Tout est visible, rien ici n’est hypocrite, mais tout est comédie du réel : la poétique est directe et concrète, elle ne joue pas sur la surprise ou l’émotion, elle exprime l’émotion sans trahir son langage ou sa compréhension. Elle ne « trafique » que du concret : documents, textes, livres, cartes, photos, films, comédiens, maquillages. C’est la mise en abyme d’un jeu de dupes, ou de la fabrique du discours, sublimement mis en scène et qui se joue encore et toujours sur chaque nouveau théâtre politique et social.
Le spectacle se clôt sur une interview intelligemment jouée en doublage et qui fait entendre une voix de jeune soldat. Un « militant » engagé sur le front en Syrie, relayant encore et toujours les mêmes pancartes portant les noms de liberté, peuple, salut, loi… Au nom de qui, quelles idées, quel dieu, quelle culture choisit-on de mourir et d’en prendre les autres à témoins ? Lesquelles sont acceptables et à quelle époque ? Terrorisme ou Salut ? Hypocrisie ou Paix ? Les mots sont troublants et les convictions de chacun.e laissent des traces de fausses évidences. Il y a du travail pour s’entendre au présent et du théâtre pour le présent à entendre : c’est dans la démarche et la silhouette de Charlot que la troupe quitte la scène, comme avec le désir qu’il y ait plus de décalage et de dérision dans nos prises de position. Davantage de recul et d’exagération pour souligner et voir ce qui nous crève parfois les yeux.

Suzanne Beaujour









Du collectif : De Warme Winkel
Conception et performance : Thomas Dudkiewicz, Vincent Rietveld, Nimue Walraven et Ward Weemhoff

Caméra : Emo Weemhoff
Mise en Scène : Marien Jongewaard
Composition sonore : Remco De Jong, Florentijn Boddendijk
Recherche : Czeslaw de Wijs
Création lumière : Prem Scholte Albers
Scénographie : Juul Dekker
Assistance scénographie : Sarah Nixon
Costumes : Bernadette Corstens

© Sofie Knijff

11 et 12 octobre 2019
ThéâtredelaCité