CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Gateway// Jardin du Museum (Cave Poésie)




Gateway


publié le 04/06/2018
(Jardin du Museum (Cave Poésie))





Le nez dans l’herbe des jardins, assis ou allongé, les yeux mi-clos, le public se retrouve entouré d’étranges chants d’oiseaux, de cris mélodieux ou stridents, du clapotis de l’eau… Et bientôt le tonnerre qui gronde au loin – est-ce un son réel ou fait-il partie de l’œuvre sonore ? Le doute s’immisce comme en un jeu mais il semblerait qu’il s’agisse bien de l’enregistrement. On visualise alors le ciel se couvrant, les cercles d’oiseaux au-dessus du bush et des voix anglophones qui offrent en quelques mots, quelques phrases, un regard sur leur pays.

Fresque sonore

Le son spatialisé et diffusé par six hauts-parleurs dans les vergers des Jardins du Muséum bénéficie de ce cadre immersif. La dimension live de cette fresque sonore offre à l’auditeur une appréhension davantage basée sur les perceptions et les sentiments qu’une simple écoute multimédia, individuelle, sur internet ou à la radio dans un contexte lambda. Ici, dans des jardins recréés par l’Homme au milieu de la ville mais visant à sensibiliser à la nature et sa biodiversité, dans un temps de concert consacré, l’oreille est ouverte et l’imagination avec elle.
Par ailleurs, la distribution papier de la traduction française des extraits d’entretiens contenus dans l’œuvre permet bien mieux qu’une piste de sur-titres d’écouter attentivement et chacun à son rythme le documentaire sonore, sans être déconcentré ni pressé par la lecture ou la compréhension immédiate de ce qui est dit. On peut écouter les voix d’abord, lire avant ou après pour compléter le sens de ce qu’elles disent.
Cette installation électroacoustique de Benoît Bories, dont l’on connaît à Toulouse plusieurs créations – par exemple, la création sonore écoutable au casque au Couvent des Jacobins, ou encore le Taxiphone lancé par la Cave Poésie sur le thème de la migration –, a tout juste six mois et l’on pourra découvrir la semaine prochaine Une Quête au Couvent des Jacobins. Durant une résidence au Bogong Art Center for Sound Culture en Australie, l’artiste est allé à la rencontre des paysages et des habitants, collectant ambiances, bruits et témoignages de la Kiewa Valley. Ce sont ces anecdotes et ces ressentis des autochtones, qu’ils concernent leur histoire ou leur vie actuelle, qui rythment la pièce.

Into the bush, stories

Au croisement entre la création sonore et le reportage audio, le travail de cet auteur recèle presque toujours une dimension engagée. Et en effet ici, bien qu’il ne tombe pas dans des travers moralisateurs et préfère l’art au militantisme, les enjeux sous-jacents sont évidents.
La construction temporelle de l’œuvre s’articule sur un axe a priori chronologique, qui n’est pas forcément le plus original mais permet au moins de visualiser une évolution dans ce qu’elle a de linéaire : si la première partie évoque surtout les temps anciens, les premières traditions et modes de vie aborigènes dont une grande partie est aujourd’hui oubliée, enfouie dans le secret du passé et des massacres indigènes, les entretiens qui suivent évoquent progressivement la suite de l’histoire, d’un mode de vie en harmonie avec la nature à un développement industriel lié à l’arrivée des colons et à l’urbanisation des vallées.
Les matières sonores captées très proprement, quasi scientifiquement, se rencontrent, se déplacent d’une enceinte à l’autre, restant toujours bien distinctes même lorsque leur identification devient trouble. De longs temps de sons d’ambiance sans parole parfois, laissent de l’espace pour l’imagination et la réflexion tout en livrant ses propres messages. Et au fur et à mesure de cette randonnée auditive les sons minéraux, animaux et floraux s’entremêlent avec des sons plus électroniques, des chants de machines évoquant l’arrivée de l’industrie minière, de barrages bouleversant le rapport à l’eau, puis le développement des pistes de ski et du tourisme dit « vert ».
Sans lever de doigt accusateur ni donner de leçon, en sélectionnant des extraits d’entretiens donnant à entendre des points de vue intimes et particuliers, Benoît Bories offre au public une pause au milieu de la ville, pour prendre le temps de songer à ces choses qui disparaissent et celles qui survivent, de par le monde : nature, peuples, langues et cultures en voie d’extinction…
Une espèce de portail – comme le suggère le titre – vers d’autres temps, une culture et un peuple survivant… Mais aussi vers différents futurs possibles ?

Gladys Vantrepotte









Installation sonore de Benoît Bories
Programmé avec le soutien de l’Institut Français

4 juin 2018
Jardin du Museum (Cave Poésie)