CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Freeze !// L'Usine - Marionnettissimo




MACROSCOPIE


publié le 18/12/2018
(L'Usine - Marionnettissimo)





« Le véritable bonheur réside dans le luxe de ne s’occuper que d’une seule chose à la fois.» 
Nick Steur

 

Au centre de la pièce, un sol de plaques métalliques, avec neuf tubes rectangulaires en métal. Autour, le public et huit amas de pierres, sortes de petits foyers disséminés dans la salle nue et froide qui succède à l’accueil chaleureux de l’artiste. Performeur néerlandais venu tout droit de Maastricht sur l’invitation de Marionnettissimo et de l’Usine, Nick Steur introduit sa performance en prononçant les seuls mots de l’heure qui suit, ou presque, présentant au public le contexte de l’œuvre et l’invitant à se déplacer librement dans la salle.

L’espace entre deux temps

Le performeur commence à relever un tube et à y installer l’une sur l’autre les deux pierres qu’il a ramassées. Progressivement il fait participer le public, l’invitant tacitement, d’un geste esquissé ou d’un regard, à choisir des pierres pour les lui donner. Chaque association de pierres est un nouveau défi pour l’artiste qui doit improviser avec : les objets changent mais la règle du jeu reste la même tout du long. Seule évolution, en pente douce : l’ajout d’une troisième puis d’une quatrième pierre dans l’équation, ainsi que l’augmentation du hasard puisqu’il remet entièrement le choix des pierres dans les mains du public. Dans cette performance la dramaturgie globale est très sobre et la narration, celle d’un ascète.
Pourtant, par la force de son regard, la délicatesse de ses gestes, la ferveur de sa concentration et la simplicité de son intention, Nick Steur focalise l’attention du public en un point de plus en plus étroit, de l’espace parcouru par son corps vers son visage, vers ses mains, et enfin, vers le point de jonction entre les deux pierres qu’il tente de superposer. Puisque le dispositif installation permet au public de circuler à 360°, les points de vue sont nombreux mais tous convergent vers le même point de fuite : ce point d’équilibre futur ou tout juste installé, que Nick Steur persévère, inexorablement, à trouver. On est dans une dramaturgie macroscopique, a priori tendue vers un but purement esthétique et méditatif, et qui déploie dans le temps des actions ténues, des sensations infimes : le performeur fait connaissance avec la nouvelle pierre qu’on lui a tendue, essaye différents agencements, du grossier vers le détail, on tressaille lorsque cela ne marche pas, on s’inquiète, on y croit, on attend, on observe, le mouvement se ralentit progressivement, jusqu’au moment magique : alors le silence se rompt par une respiration de soulagement et d’émerveillement. C’est le moment pendant lequel on ne voudrait surtout pas cligner des yeux, l’instant de vérité qui révèle le point d’équilibre espéré, attendu : l’artiste lâche les pierres, et celles-ci restent immobiles. L’installation ne bouge plus, ne tangue plus, la pierre ne penche plus, ne commence plus à tomber : signal que le parfait agencement des poids a été trouvé, rendant invisible la gravité.
Dans Freeze !, le public est à la fois dépendant et affranchi du temps. Le rythme des tensions-détentes n’est pas entièrement maîtrisable par l’artiste car il peut aussi bien prendre une minute qu’une demi-heure pour réussir à atteindre chaque point d’équilibre. Cette liberté de prendre le temps d’aller jusqu’au bout d’une seule action a quelque chose d’apaisant.

L’homme qui murmurait à l’oreille des pierres

Telles des statues autour de l’installation in progress, les spectateurs sont de marbre au milieu du silence et semblent retenir leur souffle lorsque que le performeur négocie avec les pierres. Car il s’agit bien de négociation, de communication de l’infime et de recherche d’un équilibre subtil et proche de l’impossible. Chaque association de pierres est une énigme qu’il résout de manière empirique. Il touche la pierre, teste son poids, son centre de gravité, réfléchit à son orientation, se projette… C’est une rencontre, et une relation intime et puissante semble se créer entre l’artiste et les pierres qu’il tient, entre l’humain et le minéral, le manipulateur et la matière.
Si l’on a déjà vu bien des images de land-artistes composant avec les éléments de la nature et déviant les lois de la physique, Nick Steur, au travers de sa performance, ajoute la dimension d’un espace-temps commun. Il nous permet de voir davantage que la poésie du résultat, nous invitant à assister en direct à la construction de ses œuvres, et même à y participer. C’est surtout par cette dimension immédiate, temporelle, que la performance devient profonde. Tandis qu’il saisit sa belle collection de grands cailloux d’aspect et de composition différents, et surtout lorsqu’on les prend en main pour les lui tendre, on se projette dans son rapport physique à la matière, au toucher des pierres et de leurs textures particulières, et par empathie on peut appréhender, le temps d’une méditation partagée, le rapport empirique, le plaisir esthétique et le repos mental que doit lui procurer la réalisation de ces sculptures précaires, sculptures de temps.

Gladys Vantrepotte









 

Photo : Alastair Bett

18 décembre 2018
L'Usine - Marionnettissimo