CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Forbidden di Sporgersi// Théâtre Garonne




SE PENCHER AU-DEDANS / AU-DEHORS


publié le 08/04/2018
(Théâtre Garonne)





« Ne pas se pencher », c’est ce que conseille le titre de ce spectacle conçu par Pierre Menier et Marguerite Bordat. Après un détour remarqué au Festival d’Avignon en 2015, Forbidden di Sporgesi est de passage au Théâtre Garonne. Mettre sur une scène les mots d’une jeune autiste – Hélène Nicolas, alias Babouillec – c’est le projet atypique que défend la compagnie La Belle Meunière, avec une adaptation du recueil poétique « Algorithme éponyme », publié en 2013.

Mikado mental

Pendant 20 ans, Hélène Nicolas ne parle pas, n’écrit pas. La médecine lui diagnostique dès son plus jeune âge un autisme sévèrement déficitaire. Malgré le silence qui l’empêche d’interagir avec les autres, elle intègre plusieurs programmes d’accompagnements médicaux comprenant des activités artistiques. Agile de ses mains, l’adolescente apprend à communiquer à l’aide d’un alphabet en carton, et développe un langage qui lui est propre. Cassant les clichés d’une société qui voit les autistes « enfermés dans une bulle », Hélène Nicolas écrit ses propres pensées sur le monde. Babouillec est née. Suite à la publication de son recueil « Algorithme éponyme », l’écrivaine a fait l’objet d’un documentaire, Dernières nouvelles du Cosmos.
Les mots de Babouillec sont d’une poésie singulière. Des phrases concrètes où se côtoient mouvements, formes, monde intérieur et monde extérieur, notions abstraites et sensibilité exacerbée. C’est d’abord un regard qui se pose sur le monde et qui étonne par son immédiate accessibilité. Comment transposer cet univers personnel sur une scène ? Comment éviter les écueils (nombreux) du regard bien-pensant sur l’autisme en général, du théâtre expérimental qui se mord la queue, d’une mise en scène illustrative, et offrir la perspective des poèmes de Babouillec ? Pierre Menier et trois autres commédien-ne-s créent sur le plateau un espace onirique fait de plastique et d’acier. Des tôles, des plaques, des fils, des câbles, des tuyaux viennent tour à tour prendre l’espace, manipulés qu’ils sont par cette équipe en blouses grises. Grésillements et autres bourdonnements accompagnent ces manipulations d’objets, objets qui prennent vie et sont doués de mouvement. Dans ces saynètes absurdes, l’humain est toujours en difficulté face à des matériaux envahissants voire menaçants, comme ce câble serpent qui enroule ses bras comme une pieuvre suspendue. Aucun mot n’est prononcé, la mécanique de la pensée se déroulera plus tard, après la victoire ou la défaite d’autres monstres. Famille de monstres-ventilateurs à la respiration rauque, avant que n’arrive cette vis de forage immense servant de poupée vaudou, dans laquelle on viendra ficher de grandes aiguilles de mikado. Il ne faut pas réveiller le déséquilibre du monstre de métal qui sommeille. Il faut se lover tout contre lui comme un totem réconfortant et protecteur et le faire chanter. Et puis, les mots arrivent enfin… Par bribes, précises, par séquences. Des mots tranchoirs qui ouvrent une brèche de clarté dans ce paysage mental peuplé de rêves. « Seul l’acte d’aimer nous sépare du vide ». Une déflagration de gestes/mouvements déclenche un carillon visuel, tout vibre, ondule, tourne, et avance. Entre le silence et la parole, il existe un intervalle pour le geste. C’est ce geste que la compagnie La Belle Meunière déploie pour accompagner la poésie de Babouillec.

Pulsation funambule

« Des étincelles dans la boite à pensées ». Babouillec a décidément les mots justes pour décrire la sensation que provoque Forbidden di Sporgesi… Le début du spectacle, par cette manipulation mutique d’objets hétéroclites, fait craindre un théâtre expérimental déjà vu (on pense à Onomatopée du collectif Tg STAN / De KOE). Et puis les atmosphères sonores et inventives du musicien Jean-François Pauvros tirent les images vers un ailleurs indéfinissable. Comme si la poésie de Babouillec devait mériter un endroit où l’éventail des possibles soit démultiplié, une sorte d’écrin fantasmagorique. Ce pas de côté, entre accalmies et moments débordant d’énergie, propose des tableaux suffisamment riches pour accrocher le spectateur et le placer dans un bain bouillonnant. A défaut de détendre, ce bain mental aiguise les sens. Par contrastes, les poèmes de Babouillec déchirent ce tissu d’images et offrent des observations qui semblent limpides. Cette langue différente du quotidien synthétise une pensée précise et ludique, faite de concepts simples. On retiendra « ceux qui vivent dans un format » – une phrase qui, à elle seule, pourrait résumer une société avide de positionner chaque individu dans une norme, une case, un « format » prédéfini et accepté par le plus grand nombre. Certains pourraient être rebutés par une immédiateté qui se fait attendre ; d’autres se laisseront glisser sur le toboggan, pour voir où tout cela mène…
Selon la Cour des Comptes, il y aurait 700 000 autistes en France aujourd’hui. Malgré les journées mondiales qui se succèdent chaque année début avril, malgré les budgets annoncés récemment par le gouvernement sur ces cinq prochaines années (340 millions d’euros pour le « plan autisme »), l’hexagone a un immense retard à combler. Pour que l’autisme soit moins considéré comme une maladie et davantage comme une différence. Pour que les autistes soient mieux pris en charge plutôt que de finir par défaut dans un hôpital psychiatrique. Pour que d’autres Babouillec viennent toucher la population non-autiste, et faire sauter les verrous, éclater les bulles.
Forbidden di Sporgesi est un spectacle qui prend à revers, et qui sans en avoir l’air, trouble intensément.

Marc Vionnet









A partir du texte Algorithme éponyme de Babouillec
Fabrication collective, avec au plateau : Fredéric Kunze, Pierre Meunier, Satchie Noro, Jean-François Pauvros, Marguerite Bordat
Lumière : Bruno Goubert
Son : Hans Kunze en collaboration avec Géraldine Foucault
Construction machinerie : Pierre Mathiaut
Régie générale : Jean-Marc Sabat

1h30

© Jean-Pierre Stournet

8 avril 2018
Théâtre Garonne