CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Flyway// Théâtre Garonne (Printemps de septembre)




MÉDITATION ON AIR


publié le 27/09/2018
(Théâtre Garonne (Printemps de septembre))





Quelques-uns parmi nous sont équipés de casques et de jumelles, nous partons en bande derrière notre « guide ». Directives : pas un mot, pas de photos, prenez ce temps pour vous. Nous sommes un flux vivant dans l’instant et cela pour plus d’une heure. Enveloppés et portés par de longues plages sonores, notes étirées, orgues et sonorité infinie des vagues superposées ; s’y mêlent peu à peu des piaillements, cris d’oiseaux et animaliers. Nous sommes prêts à absorber une rumeur du monde, à l’aune de la musique et du rythme de nos pieds : c’est un moment de perte et de concentration à la fois, invitation à scruter quelques détails au crible des jumelles. La balade et le titre de l’œuvre invitent à goûter l’air (ça tombe bien, le vent était aussi de la partie ce soir-là). Les oreilles prises dans une bulle sonore, les autres sensations sont immédiatement plus nourries, l’absence de but connu et de contrainte laisse tout le loisir de lâcher prise et de baigner dans l’air, d’y plonger son regard et de respirer les courants…

Entre-deux

Notre guide a un rythme de danseuse, théâtral et posé, une démarche subtile qui invite à un pas régulier ; elle est vêtue de gris, on suit son dos, omoplates parées d’écailles de tissu. Elle indique une direction de sa démarche et de son regard. On longe les eaux de Toulouse, Garonne, pont puis Garonnette, jusqu’à une écluse.
Prendre le temps, tourner son regard vers ce qui nous appelle, simplement. S’accoutumer au grossissement des jumelles oblige à changer de point de vue. Nous sommes projetés sur ce qui traverse les lunettes, si proche soudain : la cime des arbres, les berges du fleuve, un bois flotté dans l’alignement des derniers rayons du soleil où s’alignent des cormorans qui s’éventent, les mouettes, un vol de canards, le ballet des pigeons et celui, majestueux, des étourneaux venus dormir dans la pierre des monuments. Tous affairés, lissant quelques plumes, dérivant, droits et tendus dans l’air. On est rattrapé par le changement d’échelle qui déporte l’esprit et cette vie entre en nous, par la force de son naturel, de son évidence. À un jet d’œil, associés au décor, de loin ils l’embellissent et là, soudain, se dévoilent, étrangement occupés à vivre.
Or cette vie intimide, émeut, étonne, rend un peu bête et béat. Une douce attention nous fait regarder les détails et imaginer la vie de chaque élément pris dans le goudron et la pierre. Dans l’instant, nous sommes détachés du commentaire, de la lecture et de l’interprétation, absorbés et tenus cois, mais en plein vent : les passants nous observent, en marche, en cours de sensibulation, dans une déambilité aimable… encore une idée d’artiste, touristique, heuristique ou spirituelle ? Elle interroge : « Qui marche sur ses deux pattes arrière sans regarder autour ? » Nous finissons par chercher l’ombre de la nature dans les interstices, découvrant un paysage qui dénonce tout ce qu’il a écrasé sur son passage, nous nous percevons à une autre échelle, réalisons l’oubli total des éléments et de ceux qui les habitent naturellement.

Après

Nous avons le regard travaillé par le quotidien, capable de déchiffrer des paysages en nombre relativement restreint, détournés par nos modes urbains et fermés sur nos trajectoires, nos « cultures » ; l’artiste n’a pas oublié de nous faire picorer quelques grains de raison (et de raisin — distribués alors que étions devant ses images d’oiseaux exotiques). Car nous sommes seuls face aux choses, avec notre « socle humaniste » en tête, une connaissance empirique et des images standardisées à leur sujet. Aussi la promenade est assortie d’un bel abécédaire dont les définitions actualisent le sens de quelques mots clés, redessinant l’état du monde, la disparition des oiseaux, la finitude des équilibres, notre capacité à voir… Et le parcours est jalonné d’écrans et d’installations vidéos : derrière des baies vitrées, accrochés à même les façades, posés sur le trottoir ou projetés sur des vitres aux barreaux suggestifs. Les images nous rappellent à notre vision au présent et notre réalité à la fois : elles désignent nos manières de prédateur, de collectionneur ou de chasseur, et d’autres mœurs humaines qui façonnent et détruisent la grâce et la lumière que soulignent ces oiseaux menacés. Nous avons été amenés à faire toutes sortes de choses simples : regarder et voir, devant et derrière nous, accueillir nos perceptions, nos signaux physiques, nous concevoir comme des acteurs, être des refuges, devenir une terre d’asile, pas seulement parce qu’on a des toits, des greniers et des poubelles ; mais pour cesser de nous mutiler et nous couper de nous-mêmes.

Suzanne Beaujour









Mise en scène, interprétation, création vidéo : Lz Dunn
Création sonore, composition musicale : Lawrence English
Consultante artistique : Lara Thoms
Dramaturgie, écriture : Catherine Ryan

© Bryony Jackson

27 septembre 2018
Théâtre Garonne (Printemps de septembre)