CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

First Trip// ThéâtredelaCité




JEUNES FILLES EN FLEURS


publié le 25/11/2019
(ThéâtredelaCité)





« Nous ressentions tous la sensation d’être en prison qu’éprouve toute fille, 
comment cela rendait l’esprit actif et rêveur. »
Virgin Suicides, Jeffrey Eugenides

 

Roman culte au style impeccable de Jeffrey Eugenides en 1993, film cultissime de Sofia Coppola en 2000 : adapter Virgin Suicides au théâtre était un pari osé. Admirablement relevé par Katia Ferreira et sa compagnie, 5ème Quart. Accueilli dans le cadre de Supernova par le ThéâtredelaCité qui accompagne sa création, First Trip est parfaitement fidèle à l’œuvre originale, tout en ne reniant pas l’héritage cinématographique qui en est désormais indissociable. On pouvait d’ailleurs craindre que la pièce ne soit happée par les images ouatées – et l’inoubliable bande-originale – du chef-d’œuvre qui l’a précédée à l’écran. Mais elle évite cette ornière en prenant la question à bras-le-corps :  la vidéo et la grammaire du septième art – voix off, ralentis, arrêts sur image, split screen, nappes sonores électro –, y sont intégrées et décalées pour en faire pleinement du théâtre et participer à l’identification immédiate par le spectateur d’une certaine vision des États-Unis.

« On voit bien, docteur, que vous n’avez jamais été une fille de treize ans. »

1974, Grosse Pointe : son lycée, son gymnase, ses maisons individuelles aux façades rectilignes. La banlieue pavillonnaire upper middle class de Détroit, ancien fleuron de l’industrie automobile qui entame son déclin – jusqu’à sa faillite quarante ans plus tard. Une lente déliquescence à laquelle a assisté Jeffrey Eugenides, qui y est né. Il pourrait même être l’un de ces quatre lycéens-narrateurs qui s’efforcent de comprendre, en retraçant leurs derniers mois d’existence, le quintuple suicide des sœurs Lisbon. Une famille protestante, puritanisme et pelouse bien tondue. De celles où les enfants naissent tous les ans : les cinq filles ont entre treize et dix-sept printemps. Séduisant essaim d’adolescentes que leurs parents essaient de contenir jusqu’à l’asphyxie. Envoûtantes, lascives, incandescentes, si mystérieuses aux yeux des garçons qui les épient, la vie jaillit d’elles avec autant de détermination qu’elles mettront à trouver la mort. Une enquête impossible et fascinante menée trente ans plus tard par des hommes encore hantés par ces jeunes femmes éphémères qu’ils ont frôlées. Souvenirs, témoignages, « pièces à conviction » recueillies comme des fétiches : « Nous avions des pièces de puzzle mais chaque fois que nous tentions de les assembler, il subsistait des lacunes, d’étranges formes vides dessinées par ce qui les entourait, semblables à des pays inconnus. » Un récit à rebours autour de ces Ophélie kaléidoscopiques, marqué d’emblée par son issue fatale à la manière d’une tragédie.

« Finalement, les enfants, c’est quoi ? Des étrangers avec lesquels on vit selon un accord tacite. »

La superbe scénographie reproduit les décors d’un teen movie façon American Graffiti qui serait tourné en studio : espaces contigus jusqu’à se chevaucher, que le cadre d’une caméra peut isoler. En plus de signifier à elle seule l’American way of life tant son esthétique est iconique, elle matérialise l’enfermement des filles dans un univers étriqué, aseptisé, obsédé par d’hypothétiques dangers venus de l’extérieur. Maison, lycée, gymnase ; garage, voiture, baignoire ; cercueil. Un monde gigogne dont les cinq sœurs ne cessent de déborder, par les portes, les fenêtres et les toits. Un effet de leur nombre, mais surtout de leur vitalité naturelle d’adolescentes, qui se heurte aux digues étroites d’une société où l’on voudrait tout rationaliser, à commencer par les émotions – sans parler des pulsions. Comme cette « journée de la douleur » : triste et dérisoire conférence imaginée par les adultes pour aider les lycéens à faire face au traumatisme du suicide de Cécilia, la benjamine. Contrastent donc avec ce Fordisme ambiant, les cinq filles évoluant en voluptueuses grappes pastel, mais aussi les quatre narrateurs qui bourdonnent autour d’elles flanqués de Trip Fontaine – incontournable quarterback à blouson bicolore – , et la horde de jeunes figurants qui déboule sur scène à la faveur d’une cloche qui sonne ou d’une fête qui commence. La présence de cette trentaine d’ados recrutés dans les options théâtre alentour ajoute une énergie et une fraîcheur authentiques au jeu des comédiens qui, malgré leur décennie de plus, n’en manquait déjà pas. Une jolie et pertinente trouvaille – sans compter qu’il est bien agréable, en ces temps de disette où les spectacles subissent une distribution volontiers amaigrie, de voir un plateau si joyeusement rempli.

« Tout crève à une vitesse exponentielle partout. »

Une belle et jeune ardeur qui, mise sous cloche au prétexte de la protéger, est poussée au pourrissement. Ainsi, l’imagerie de La Fureur de vivre se métisse-t-elle sérieusement avec celle de Twin Peaks pour devenir plus trouble. Des nuées de mouches recouvrent les voitures, les ormes du quartier sont rongés de l’intérieur par une maladie, et bientôt un accident industriel répandra partout un parfum de marécages ; l’industrie périclite, les travailleurs débrayent, des émeutes raciales éclatent ; et les jolies vierges cloitrées par leur mère se mettent à sentir mauvais, à suinter, à prendre un « goût bizarre » : leur maison, qualifiée de « volière », attrape une odeur persistante de « vieux pop-corn » et de moisi. Un élément sensoriel fondamental dans le roman, gommé par le film de Sofia Coppola, et très justement replacé ici en fil rouge. Ces jeunes femmes cristallisent tous les fantasmes : ceux des garçons qui les désirent, mais aussi et surtout ceux de leur mère et d’une société qui projettent leurs propres pulsions et représentations sur elles. Empêchées de vivre sainement leur épanouissement, elles se mettent à faner : de muses, elles deviennent succubes. À la suite de Cécilia, qui « ressuscite » une première fois de sa tentative de suicide, puis réapparait en fantôme après être allée au bout de son geste, les autres se muent petit à petit en mortes-vivantes : anges la nuit perchées sur le toit de leur garage, icônes virginales pratiquant des incantations à la bougie, sirènes imaginant des sorts pour les garçons… Une déréalisation de leur être provoquée par le procédé narratif, qui fait que l’on entend très peu leur voix : tout est rapporté par les jeunes amoureux qui les racontent et les placent au-delà de l’humanité ordinaire, alors qu’elles sont en réalité les plus humaines qui soient. Un point de vue visionnaire sur la perversion d’une société hygiéniste, du repli et de la contrition, qui précipite sa propre mort en transformant ce qu’elle a de plus vivant en maladie.

Agathe Raybaud









© DR

D’après le roman Virgin Suicides de Jeffrey Eugenides
Traduction : Marc Cholodenko

Mise en scène : Katia Ferreira
Avec Laurie Barthélémy, Catherine Baugué, Charly Breton, Frédérique Dufour, Florent Dupuis, Dag Jeanneret, Mathias Labelle, Laureline Le Bris-Cep, Margot Madec, Lou Martin-Fernet, Audrey Montpied, Valentin Rolland, Sylvère Santin et Vincent Steinebach
Et avec la participation d’une trentaine d’adolescents figurants, dont les élèves de l’option théâtre de Terminale du lycée Saint-Sernin.
Adaptation : Katia Ferreira et Charly Breton
Collaboration artistique : Charly Breton, Mathias Labelle et Charles-Henri Wolff
Dramaturgie : Charly Breton
Musique originale : Florent Dupuis
Création lumière : Mathilde Chamoux
Réalisation vidéo : Christophe Gaultier
Régie générale et lumière : Julien Boizard
Régie plateau : Muriel Valat et Flora Villalard
Régie vidéo : Marine Cerles
Régie son : Antoine Monzonis-Calvet
Scénographie et costumes : Katia Ferreira
Construction du décor : Ateliers MC2, Grenoble

20 au 22 novembre 2019
ThéâtredelaCité