CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Fatras// La Grainerie




PETITES FORMES EN CIRCONVOLUTION


publié le 01/10/2019
(La Grainerie)





Sur un fil. La soirée débuta sur un fil, tendu en travers de la scène de la Grainerie. Comme un lien qui se tisserait, ou non, dans cet amas de poésies singulières, ce méli-mélo de personnalités, ce fatras de corps en mouvement. Un Fatras, oui ! Voici le nom donné au cabaret des artistes internationaux de l’ESAC-TO/LIDO-PRO*, inscrits en parcours de professionnalisation, profitant de la biennale pour présenter leurs travaux personnels. Fort de ses différentes formations professionnelles et amateurs, le lieu propose depuis peu un nouvel atelier aux artistes déjà professionnels et désireux de renforcer leur démarche artistique.

Des corps chimériques

Les pieds de la circassienne glissent sur le fil. Fébrile, on croirait qu’elle va perdre l’équilibre à tout moment. La musique, qui rappelle celle d’une boite de nuit, accélère et rythme la cadence de ses pas. Elle semble devenue un insecte qui transgresse l’horizontalité imposée par le fil pour une verticalité tout en vibrations. Restera-t-elle prisonnière de la toile ou se figure-t-elle être l’araignée sur son fil ?
Les tableaux se succèdent, la plupart du temps dans un décor minimaliste et avec peu d’accessoires. Les corps semblent souvent défaillants, mus par une volonté distincte de celle de l’esprit. Fatras compose ainsi un bestiaire hétéroclite de corps et de mouvements. Comme cette femme à l’allure rigide qui perd peu à peu le contrôle de ses membres. Les rires éclatent avant d’être rattrapés par l’aspect tragique qui se dégage de l’idée d’un corps devenu autre. Une musique aux teintes tribales donne de nouveaux accents à cet être qui se courbe, se contorsionne, s’incorpore en une nouvelle essence, sans nul doute animale. Une autre scène voit cette femme sur un cerceau telle un oiseau qui n’apprendra jamais à voler, sa chute entraînée par sa fébrilité. La figure émerge d’une piscine de plastiques et de goudron, en une courbe qui paraît impossible. Une chimère qui abandonne le public dans le noir du plateau ?
Présentes aussi, ces formes plus poétiques et politiques, qui nécessitent plus d’accessoires. Une image parmi d’autres : un homme en robe et voile noirs qui se balance sur un trapèze suspendu au-dessus d’éclats de verre, son ombre mouvante sur le fond de scène. « Voulez-vous l’aimer, l’honorer, et lui jurer fidélité pour le restant de vos jours ? Non ! Non ! », affirme-t-il, se jetant du riz au visage, le bruit glaçant du verre qui se brise sous ses pieds nus emplissant l’espace. Chaque circacien.ne déplie sa couleur et son style. Voltige et diabolos pour l’une qui mime un oiseau, clown tragi-comique pour l’autre, qui rappelle – dans cette idée d’imaginaire enfantin devenu incontrôlable – le superbe Vincent de Tim Burton.

Cirque en pièces

Une accumulation de scènes, des univers pêle-mêle mis bout à bout, un fatras oui ! Mais liés aussi par cette volonté d’ouvrir les arts du cirque sur d’autres disciplines. Certaines propositions offrent de nombreuses images picturales et fortes en émotions, quand d’autres laissent sur leur faim en étant réduites au seul aspect comique. Si les propos ou les tons divergent, tous sont unis dans ce lien qu’opère leur corps avec la musique : elle impose un rythme, les forme, les déforme, les transforme en figures chimériques. L’aboutissement des tableaux semble parfois inégal ; les acrobaties plus convaincantes que le jeu d’acteurs selon les moments, ou un rythme poussif venant ramollir l’humour de certaines scènes. Malgré une volonté de faire parfois apparaître une fausse fragilité, les artistes de Fatras observent pour chacun.e une très grande maîtrise et justesse de leur corps et de l’accessoire qui lui est lié.
Dans ce tohu-bohu de propositions, certaines se démarquent en offrant une ambiance et des visions singulières. Des visions qui poursuivent le spectateur bien au-delà des planches.

Renard









* ESAC-TO/LIDO-PRO : Depuis septembre, le Lido a complété son appellation par « École Supérieure des Arts du Cirque, Toulouse Occitanie. »

De et avec :
Simon Burnouf, jonglage
Florencia Buzzo, acrobatie
Carla Carnerero Huertas, diabolo
Marcelo Ferreira Nunes, trapèze
Juliette Frenillot et Ayru Quispe Apaza, équilibre et trapèze washington
Emilia Gutierrez Epstein, corde
Joel Medina Maldonado, jonglage
Steph Mouat, équilibre
Maristella Tesio, cerceau aérien
Marie Vanpoulle, fil
Accompagnement artistique : Benjamin De Matteis et Dominique Habouzit
Coordination pédagogique : Aurélie Vincq

27 au 28 septembre 2019
La Grainerie