CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Ex Nihilo – Nuits Bleues #6// La Halle de La Machine




ZONE DE CONTACT


publié le 03/03/2020
(La Halle de La Machine)





Pour cette sixième édition des Nuits Bleues, sous-titrée « De l’intime au monumental », l’Usine s’allie avec la Halle de la Machine – avec qui elle partage une histoire particulière –, et avec le Conservatoire à Rayonnement Régional de Toulouse. L’idée de ces soirées demeure de proposer des performances éclectiques et hybrides, surgissant en divers espaces d’un lieu investi. Cette fois, carte blanche a été donnée à Ex Nihilo, compagnie de danse en espace public basée à Marseille, qui a convié pas moins de quarante danseur·euse·s et musicien·ne·s. Dirigée depuis 1994 par Anne Le Batard et Jean-Antoine Bigot, elle compte parmi ses dernières créations le remarqué In Paradise / Paradise is not enough (2016) et Iskanderia Leh ? (2019), encore en tournée. Au travers de nombreux projets alliant danseurs, musiciens et performeurs en France et à l’international, les chorégraphes questionnent les interactions humaines et leur rapport à l’espace, notamment l’environnement urbain.

Entre deux pulsations

La soirée s’amorce à l’extérieur de la Halle. Un homme au pardessus fatigué pousse son caddie contenant un système de son et ses tentacules de câbles reliant pédales d’effets, micros, appareils et objets variés. Ses nappes sonores électroniques le font musicien d’Hamelin, entraînant derrière lui la lente nuée des spectateurs curieux. Apparaît un deuxième personnage : solidement ancré dans le sol, effilé, ployant vers l’arrière ou l’avant sans jamais chavirer, avançant difficilement, il porte une femme. Longue chevelure brune devant le visage, comme une marionnette à demi animée, elle ne touche jamais le sol, s’enroule autour de lui, gracieuse et forte. Elle se laisse porter, manipuler ; il se laisse toucher, grimper dessus. Ce sont deux êtres réunis en un seul, hybride. Une relation symbiotique, une gravité portée à deux, un espoir confié à l’autre. Entre force et douceur, gainés mais souples, fragiles et solides à la fois, ils se saisissent l’un l’autre avec respect et attention, déroulent des mouvements lents, fluides, sensuels et émouvants. Une suspension des gestes qui dilate le temps, ralentit les respirations de la foule, et permet à l’intime de se frayer un passage, une petite île au milieu de cette foule d’inconnus. Régulièrement, un tacite élan collectif fait s’agenouiller les spectateurs pour permettre au plus grand nombre de voir les danseurs. Le musicien électronique manipule derrière ses pédales et machines, créant une matière sonore qui enveloppe toute la foule, porte le duo dansant, exalte leur émotion et entre en résonance avec les parois du lieu. Le béton fait alors vibrer dans les corps des fréquences si basses que l’on est bientôt davantage dans le toucher que dans l’audition. Histoire d’une rencontre au milieu de la rue, au milieu de tous, Ils, porté par Tom Grand Mourcel associé à Ex Nihilo, Chandra Grangean et Vincent Guiot, introduit ainsi la soirée avec profondeur. Une belle forme hors du temps après laquelle c’est la dispersion…

Des passants se rencontrent-ils ?

La Halle de la Machine est ouverte, chacun est libre d’y évoluer à sa manière, d’aller boire un coup, manger un bout. Puis, de la foule de spectateurs flânant, parcourant l’espace, observant les machines, les musiciens et le lecteur de textes, se détachent progressivement des danseurs. Leur marche devient plus chorégraphiée, avec des rendez-vous en freeze, des boucles et des ralentis. La marche du passant : l’un des mouvements humains les plus simples pour point de départ d’une immense chorégraphie plurielle et simultanée. Dans ce lieu qui n’est pas configuré pour le spectacle, s’ouvrent alors de nombreuses fenêtres scéniques, définies par le mouvement des performeurs qui, seuls, en duo ou en groupe, se mettent tout à coup en jeu, le temps d’une scène. On aurait espéré voir les danseurs interagir avec la faune mécanique, mais la scène ressemble plutôt à un musée d’histoire naturelle visité de nuit, ses créatures endormies devenant paysage. Si l’espace est investi, dans sa grandeur, dans son toucher, ce sont surtout avec les containers que jouent les danseurs. Les escaladant, les caressant, s’y adossant, courant dessus, s’en servant de support d’acrobatie, de cachette ; ils investissent ainsi cet immense terrain de jeu, terrain vague où vagabonder, se croiser, s’arrêter, se remettre en mouvement, se rencontrer…
Les différentes formes dansées, dans un style propre à chaque interprète, toutes appréciables pour leur maîtrise et leur intensité, ont ceci en commun qu’elles évoquent la rencontre. Rencontre sensuelle de deux corps qui jouent – qui à ne pas se toucher, qui à ne surtout pas se détacher, qui à dialoguer comme en battle. Rencontre de deux solitudes cherchant à se rejoindre, se synchronisant, s’épaulant progressivement… Et se séparant pour continuer leur errance, danser ailleurs ou se reposer un instant.
Immense huis clos sans réelles coulisses, scène et salle sont ici un même espace. Un espace encombré par de grands volumes autour desquels la danse crée une circulation. Il n’est cependant aucun endroit duquel on puisse voir tout ce qui se passe. Le spectateur erre et choisit de s’arrêter ici ou là, devant lui ou elle, sachant qu’il est en train de manquer ce qui se passe ailleurs, les performeurs jouant parfois eux-mêmes avec ces hors-champs. En une seule heure, ce spectacle à plusieurs visages propose différentes situations d’art en espace public, des rassemblements nombreux aux applaudissements nourris, à l’instant privilégié entre un artiste et un nombre restreint de spectateurs.
Le spectacle s’achève lorsque tous les performeurs se retrouvent devant l’ouverture de la Halle et sortent d’un coup pour le final. Chorégraphie sur bitume à la lueur des réverbères, rassemblant danseurs, musiciens et quelques containers en une fresque vivante. Accompagnés par une musique aux couleurs post-rock, les danseurs entament un ballet d’allées et venues, de marches et de courses entrecroisées. D’abord somme d’individus, ils se réunissent progressivement, formant des bancs qui se croisent, se mêlent, s’isolent, se synchronisent, se détachent, s’enchaînent… Foule de passants devant foule de spectateurs, invitant à n’être pas foule d’anonymes, mais à faire partie d’un même monde.

Gladys Vantrepotte









Nuits Bleues est un événement conçu, imaginé par l’Usine – CNAREP Tournefeuille / Toulouse Métropole depuis 2014.
6e édition présentée en partenariat avec la Halle de La Machine et le Conservatoire à Rayonnement Régional de Toulouse, sous la direction artistique de la Cie Ex Nihilo.

Chorégraphes : Anne le Batard et Jean-Antoine Bigot
Danseur·euse·s : Corinne Pontana, Rolando Rocha, Jean-Antoine Bigot, Ji in Gook, Tom Grand Mourcel, Emma Riba, Chandra Grangean, Elvi Balboa et Lucia Bocanegra
Auteur, performeur : Stéphane Bonnard
Musiciens : Pascal Ferrari, Régïs Boulard, Vincent Guiot
Régie vidéo : Camille Sanchez

Avec la participation des danseur·euse·s du CRR de la classe de Sandrine Chaouli : Lilly Bouvier, Mâna Chaoulli, Louis Chevalier, Billie Hottois, Rachel Imperial, Yuma Pochet, Lucie Besancon, Emilie Brunel, Lou Claverie, Clément Cubaynes, Magdelone Decuq, Basile Dutheuil, Inès Faure, Elouan Gouvernec, Héloïse Guittard-Serre, Marie Lou Lequesne, Léana Licius, Alice Melat-Couhet, Soline Olivier, Lalatina Kim Ramiandrisoa, Florian Roger-Homs, Adrien Sammito, Zélia Sanchez-Battestini, Juliette Soucasse, Anshul Thakur, Yseult Veschambre

28 février 2020
La Halle de La Machine