CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Elvire Jouvet 40// Théâtre du Pavé




PRENDRE JOUVET AU MOT


publié le 30/01/2020
(Théâtre du Pavé)





C’est dans le cadre du projet Molière 2022, pour les 400 ans de la naissance du dramaturge, que la compagnie Les Vagabonds propose Elvire Jouvet 40 ; une pièce adaptée par Brigitte Jaques-Wajeman d’après les cours de Louis Jouvet au Conservatoire supérieur d’art aramatique de Paris durant l’année 1940. Paula Dehelly, sous le nom de Claudia dans la pièce, est alors l’élève la plus jeune de Jouvet, en dernière année du Conservatoire. Le comédien la fait travailler sur le rôle d’Elvire, dans la scène 6 de l’acte IV de Dom Juan. Elvire, éconduite par le libertin, vient le trouver chez lui pour lui annoncer une forme de sérénité retrouvée. Elle est entrée dans les ordres, et souhaite le sauver au nom de son amour : passé ou présent ? Jouvet refuse de répondre à cette question, contrairement à ses prédécesseurs, et plonge dans l’émotion pure de ce monologue : un exercice de sincérité où « quelqu’un […] vient délivrer un message malgré lui » ; une définition de l’acteur, selon les propos de Brigitte Jaques-Wajeman.

« Elle s’est figuré l’Enfer »

La salle du théâtre du Pavé a soudain rétréci : tous sur scène, pour un cours de théâtre. Entre les deux angles où se place le public, une diagonale : à jardin, un plancher; au centre, le bureau de Jouvet; à cour, une sortie en bord de scène. Dans le contexte de la débâcle et de l’Occupation, le théâtre est éteint, les gradins, vides. Le décor figure un couloir, éclairé par quelques suspensions alignées au ras des têtes, les costumes sombres et stricts évoquent l’hiver et l’ombre d’une vieille France. Le public en face-à-face est dans la tension d’un regard qui va et vient de droite à gauche. Élèves et maître se prêtent à un jeu de ping-pong, en opposition, alternant faux départs vers la sortie, et retours au travail au centre de la scène. Une volonté de faire ressentir l’exigence de Jouvet, la question de l’effort, l’épreuve à faire sur soi-même pour sortir d’une traduction trop simpliste ou facile du texte. C’est parfois un jeu un peu figé, aux déplacements brisés comme sur un échiquier, qui semble contraindre les comédiens dans cet étroit passage : doit-on jouer à mal jouer pour comprendre les paroles dures du maître, les incompréhensions ou la contradiction ? Le souci clair d’être parfaitement fidèle au texte aurait pu davantage travailler la volonté de bousculer les codes d’un ancien théâtre : ce que s’efforcent d’expliquer les mots de Jouvet à travers ceux d’Elvire. Le labeur de la comédienne est traversé par des fonds sonores divers, effets et musique qui rappellent l’Occupation : un discours aux accents nazis, les échos vibrants d’un bombardement, une fumée, une étoile sur un manteau. Dans cette tension, Jouvet accuse le faux théâtre, la tricherie et cherche la sincérité des sentiments.

« L’afflux de sentiments n’est pas cette nappe égale »

Le propos de Jouvet est à la fois très technique et clair : appuis au sol, vitesse d’entrée, respiration au cœur de la phrase et glissement sur les points, libération d’une intensité pour s’ouvrir au sentiment, entrer dans sa quête. Le but étrange et la difficulté de cette adaptation sont de jouer à donner/entendre un cours : paradoxalement, il s’agit de faire entendre qu’il faut comprendre, puis se vider de cette « méthode cérébrale » pour être vraiment présent, qu’il se passe quelque chose qui « dépasse la rampe ». Atteindre une forme d’assurance, de nécessité impérieuse d’être traversé, transporté et non plus jouer à représenter un autre que soi. Mais en même temps, le maître guide son élève vers un point imperceptible et intérieur. Finalement, sur scène la gestuelle de Claudia/Elvire prolonge celle de Jouvet : elle ne s’adresse plus à Dom Juan, mais directement à lui, plus qu’au public. Ce dernier est-il davantage convaincu par ses mots et ses gestes que par le jeu de la comédienne et le soulagement de le voir acquiescer à son interprétation ? En dernière instance, le sentiment reste partagé. Le propos de Jouvet construit en cinq leçons n’a pas forcément besoin d’un résultat volontairement joué, figuré ; le cheminement est largement porté par la répétition du monologue et les sentiments qui traversent la comédienne, lorsqu’elle se perd pour se retrouver.

Suzanne Beaujour









Elvire Jouvet 40 de Brigitte Jaques-Wajeman
D’après les cours de Louis Jouvet au Conservatoire, Cie Les Vagabonds.
Mise en scène : Francis Azéma
avec Francis Azéma, Clarisse Douchet, Adrien Boisset, Romain Lèguevaques
Lumières : Marine Viot, Ludovic Lafforgue, Antoine Rousselin
Décors : Camille Bouvier, Claire Péré

24 janvier au 8 février 2020
Théâtre du Pavé