CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

El Gran Final// Festival de Ramonville - Port de plaisance de Ramonville




UN HOMMAGE CLOWNESQUE


publié le 08/09/2020
(Festival de Ramonville - Port de plaisance de Ramonville)





La joie est pareille à un fleuve : rien n'arrête son cours. 
Il me semble que tel est le message que le clown veut nous transmettre : 
que nous devrions nous mêler au flot incessant, au mouvement, 
ne pas nous arrêter à réfléchir, comparer, analyser, posséder,
mais couler sans trêve et sans fin, comme une intarissable musique.
Henri Miller, Le sourire au pied de l’échelle

 

Pour cette 33e édition du festival de Ramonville, ARTO s’est adaptée à la situation sanitaire et propose quarante Sorties de rue sur réservation – le lieu de la représentation n’étant dévoilé qu’à réception du billet électronique. Le spectacle d’ouverture est offert par la compagnie catalane Bucraá Circus avec El Gran Final, une première française. C’est en 2018 que se sont rencontrés dans un camp pour réfugiés en Algérie, Pau Palaus Dubrau et Fernando Villella, tous deux artistes engagés et militants. Une rencontre et un contexte qui constitueront le point de départ de leur création : à base de clown et sans paroles. El Gran Final est accessible dès le plus jeune âge, mais dont les adultes pourront goûter la profondeur mélancolique : deux amis séparés par la guerre se retrouvent, des dizaines d’années plus tard, et décident de terminer ce qu’ils avaient commencé avant que tout s’arrête, d’aller jusqu’au bout, jusqu’au « grand final » – dont la teneur ne sera découverte qu’à la toute fin du spectacle.

Plonger dans un monde de merveilles

C’est dans le port de plaisance de Ramonville que le rendez-vous est donné. Assis face aux bateaux, la scène se crée d’elle-même. Sur la place, seulement deux enceintes laissant entendre des airs de contrebasse et clarinette délimitent l’espace de jeu. Cette bande-son typique du cirque traditionnel rythmera les scènes jusqu’au fameux grand final. Les deux protagonistes apparaissent, chacun venant de loin et tirant derrière lui calèche et charrette, surmontées de grandes boites, le tout dans une esthétique entre celles des westerns classiques et des foires d’antan. Deux clowns comme on peut se les figurer, s’inspirant de l’imaginaire commun et des codes de leur art : nez rouges et maquillage en noir et blanc, chaussures trop grandes qui font perdre l’équilibre, visages ébahis et expressions grotesques. Ils se retrouvent avec émotion et embarquent le public dans leurs aventures pleines de rebondissements.
Les spectateurs sont ainsi successivement transportés dans restaurant, conviés à un jeu d’équilibriste autour des grandes boites, à une scène de guerre, à un numéro de cirque avec des chevaux… Le tout jouant sur le contrepoint habituel entre les caractères contrastés de deux personnages qui essaient de composer ensemble, mêlant complicité et maladresses, malice et vaines tentatives de tirer la couverture à soi. L’espace se transforme à l’envi au gré de leurs inventions, jusqu’au suspense du grand numéro final, constitué d’un classique des spectacles de clown. Douce tension garantie…
Le spectateur se retrouve au milieu du spectacle, acteur de la pièce malgré lui. Car la force des clowns est d’être perpétuellement dans le présent et de savoir jouer de tout ce qui se passe autour d’eux. Chaque rire ou réaction pourra être une nouvelle source d’improvisation, de création. Une posture habituelle en théâtre de rue, garantissant nouveauté et fraîcheur à chaque représentation, forcément unique.

Se laisser porter par la poésie

Et la magie du clown opère, offrant à chacun l’occasion de retomber en enfance, de laisser sa tête tourner au gré des numéros, gags, et moments chorégraphiés ou acrobatiques. Si l’ensemble est un peu long et qu’il est parfois difficile de suivre la trame narrative, de comprendre l’enjeu de l’action ou de trouver des repères, les émotions sont généreusement distribuées par le duo. Ainsi, le public voyage-t-il facilement des rires à la mélancolie, voire à la peur, ou à un mélange de tout cela en même temps ! Les plus jeunes et les plus grands sont alors réunis dans un moment où le langage n’est plus nécessaire, les gestes, sons et émotions suffisant à se comprendre et à s’émerveiller.
El Gran Final se présente ainsi comme une tragi-comédie clownesque en forme d’hommage à la richesse d’un art parfois encore victime de préjugés alors qu’il a beaucoup évolué tout en restant fidèle à ses bases : simplicité, ingéniosité et montagne de malice s’y mêlent pour faire voyager toutes les âmes présentes. Ceci en abordant pourtant des sujets politiques et sociétaux contemporains parfois très durs, comme ici la guerre, la mort ou l’adieu, tout en jouant sur un registre de naïveté et d’émotions pures qui crée un langage universel et un lieu de rendez-vous pour tous les publics.

Clarisse Douchet









Cie Bucraá Circus
De et par Pau Palaus Dubrau et Fernando Villella

29 & 30 août 2020
Festival de Ramonville - Port de plaisance de Ramonville