CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Éclairs// Le Ring




S’IL S’AGIT DE TISSER…


publié le 14/04/2019
(Le Ring)





Qui n’a rêvé traverser la vie d’une personne disparue ? La traverser dans le sens de son écoulement, conjugué au présent ? Les arts et la littérature permettent cela : convoquer nos morts et leur rendre cette succession imprévisible d’instants qui compose l’existence. Éclairs s’empare d’un beau sujet, d’un fantasme doux-amer, selon les êtres qui nous précèdent et nous ont engendré·e·s. La proposition d’Alice Tabart a cela d’universel : édifiante ou honteuse, extraordinaire ou banale, l’histoire familiale travaille l’individu dans sa construction. Ce sont des blancs, des vides à combler ; parfois des trop-pleins qui répercutent, de génération en génération, des échos douloureux. La mémoire familiale est l’un des thèmes les plus riches et émouvants sur lesquels il soit donné d’écrire – autant dire qu’on en attendait beaucoup.

Deux générations

Au théâtre, tout est possible. Rien n’empêche une grand-mère de surgir d’un autre temps pour rendre visite à sa petite-fille (Elsa Sanchez). Pas de mamie qui tienne, c’est en tant que jeune femme que Maureen (Coline Lubin) apparaît, prête à joindre les fils épars de son passé, en une traversée de sa vie, chronologique mais discontinue – du giron parental à la composition d’une famille avec Henri (Éric Leclerc), de la décomposition de ladite famille à une deuxième vie. L’existence d’une femme du XXe siècle, traversée par les interrogations de son temps.
Pour approcher ce duo féminin, Alice Tabart a fait le choix osé d’un genre en voie de disparition : le théâtre musical. Les dialogues glissent régulièrement vers la chanson, qui se méli-mêle au théâtre, à la faveur d’une pleine présence musicienne – le contrebassiste Jean-Marc Serpin (Pulcinella), le guitariste Alain Chaboche (L’Herbe folle) et la metteuse en scène elle-même, qui s’empare du micro. Rien de cosmétique, la musique n’a pas le second rôle. Pour confirmer l’approche, la danse est également de la partie. Que penser des options musicales et chorégraphiques ? La tonalité d’ensemble surprend, et l’indécision n’est pas devenue certitude à cette heure. Voir une dramaturgie contemporaine croiser un genre désuet, dont l’empreinte est datée mais assumée, renforcée par les costumes, en accord avec la génération de Maureen… Au final, ça ressemble à une pure affaire de goût.

« La vie c’est un tissu »

Tisser la mémoire, donc, trouver un fil et tirer dessus. Damnée pelote. C’est bien sûr l’étymologie du texte qui s’impose, si parlante. Et sur les gradins du Ring, impossible d’y échapper. La pièce n’a pas commencé que l’œil constate déjà : à la trame discontinue du passé familial répond une esthétique couturière, une composition de broderies, de voiles, autant de rideaux à baisser, soulever – autant de lambeaux ?
On s’en racontait, des choses théâtrales, à la vue de cette belle et intéressante scénographie de Claire Balerdi, et il y a toujours quelque danger à exciter ainsi sa propre gourmandise. On s’en racontait beaucoup, sans doute trop. Cette esthétique en strates est-elle totalement exploitée ? C’est à voir. La mise en scène travaille essentiellement des premiers plans, les jeux de profondeur se comptent et la lumière n’investit pas totalement ce feuilleté pourtant très signifiant. Dans les premiers tableaux, les déplacements sont latéraux, c’est frappant. Le surgissement de la grand-mère dans une malle, liée au grenier bien sûr, montre bien que les strates de tissus ne sont pas un recours pour la mise en scène, sinon pour déplacer ponctuellement les interprètes, comme par souci de variation, sans fixer la dramaturgie. Disons qu’une telle scéno appelait à construire visuellement et spatialement le sens, ce qui est à peine caressé ici, or tout est en place pour… On pense aux travaux du Radeau, cet art de l’imbrication visuelle, du surgissement et de la profondeur de champ.
L’histoire est jolie, enlevée, Coline Lubin y amène beaucoup de sourires et la pièce séduit par sa tendresse. Mais on a gros appétit et question transmission, on reste sur sa faim. Qu’a-t-on voulu nous montrer là ? Simplement l’histoire d’une femme du XXe siècle, ou également son impact sur le présent de sa petite-fille ? Le personnage porté par Elsa Sanchez reste à l’état de réceptacle. Sa présence vaut comme double du public, un double particulièrement gracieux certes, mais l’étape n’est pas dépassée. Comment l’histoire de sa grand-mère travaille et détermine l’existence de cette jeune femme, voilà la pelote qu’on voudrait voir dérouler. S’il s’agit de tisser du lien…

Manon Ona









Écriture, mise en scène : Alice Tabart
Interprétation : Aladin Chaboche, Éric Leclerc, Coline Lubin, Elsa Sanchez, Jean-Marc Serpin & Alice Tabart
Scénographie et accessoires : Claire Balerdi & Emmanuel Borgetto
Stagiaires scénographie : Lucie Chauvin
Costumes : Charlotte Pecquenard
Création lumière : Serena Andreasi
Création sonore : Tom Hatcher

photo DR

Du 11 au 13 avril 2019
Le Ring