CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Duende l’indien : on ira où tu voudras// Théâtre Le Hangar




LEUR CHAMANE S’APPELLE LORCA


publié le 21/12/2018
(Théâtre Le Hangar)





… un vent de l’esprit, qui souffle avec insistance sur la tête des morts, à la recherche de nouveaux paysages et d’accents ignorés, un vent qui sent la salive d’enfant, l’herbe écrasée et le voile de méduse, un vent qui annonce le baptême permanent des choses fraîchement créées.

Jeu et théorie du duende, Federico Garcia Lorca

 

La magie du duende est d’abord celle d’un mot que l’on ne peut traduire. Et pour lequel toute autre langue que l’espagnol cherche, s’épuise à trouver, cent synonymes qui permettraient d’en approcher la signification. Un défi culturel hautement lancé, tel le regard de la gitane ou le menton du bailaor. Ce que le duende, ensuite, a de têtu et de caractériel, c’est qu’il fera dire à toute personne prétendant le percevoir que telle autre l’a, le duende, ou ne l’a pas. Y eso es todo.

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Partis de la lecture de Lorca, Anne Violet et Philippe Gelda ont finalement décidé de laisser l’étrange opuscule travailler leur rapport aux mots, au corps et à la musique : en faire le fluide de la création, et non la chair. En découle une forme indescriptible, aussi indéfinissable que son sujet. On sait seulement, écrit Lorca, que le duende « brûle le sang comme une pommade d’éclats de verre, qu’il épuise, qu’il rejette toute la douce géométrie apprise », et de fait, ce duo brise les styles et s’invente une architecture intime, nourrie de textes lus, aimés. Commencer par déconstruire – le pianiste ne jouera qu’après avoir fouillé la tripe fumante de son piano, celui des origines, celui en bois, qu’on ne branche pas. La comédienne, bailaor aux chaussures trop grandes, passera et tombera par des trous – ceux de Tarkos – puis, vêtue d’une robe nuptiale rappelant une autre œuvre de Lorca, elle rejoindra l’hybris de la magicienne Médée, qui justement concocte une robe funèbre pour sa rivale Créuse. Elle volera ensuite quelques pensées de feu à Paul Celan, avant de se vider dans une gymnastique poétique signée Ghérasim Luca. Anne Violet, donc : une artiste que l’on voit rarement, mais qui, lorsque visible, l’est pleinement. Il s’agit de ne pas arpenter une scène le corps et le cœur vides. On pourrait en dire autant de tous les artistes travaillant dans l’environnement du Hangar – des qui attendent patiemment d’être traversés de désir et d’avoir quelque chose à montrer.
C’est là un duo viscéral, qui n’impose pour autant rien de prétentieux, et transforme intimité et complicité en une forme à la fois très personnelle et très ouverte. On prend chacune de leurs propositions comme d’étranges et délicieuses évidences. Le duo se fait finalement trio grâce aux lumières : la présence de Thomas Fiancette se ressent au plateau, jusqu’à devenir moustique lumineux voletant sur les doigts magiques de Philippe Gelda. C’est un moment de danse, de théâtre et de musique, un moment emmêlé comme les mots des poètes, un moment entre gens qui se comprennent, et se font comprendre.
Si vous souhaitez vous entendre dire l’opuscule de Lorca, après ou avant la découverte du travail d’Anne et Philippe, écoutez donc Jacques Higelin, ferveur de vivre incarnée, le lire dans le studio 104*. Higelin, héraut d’un lien joyeux et vibrant avec la mort, forcément touché par Lorca lorsque ce dernier écrit, avec une tragique ironie d’ailleurs : « la mort, en Espagne, est plus vivante comme mort que partout au monde ».
Le duende ? Ils l’ont. Y eso es todo.

Manon Ona









 

* C’était en 2014. Le podcast : https://www.franceculture.fr/emissions/fictions-theatre-et-cie/jeu-et-theorie-du-duende-de-federico-garcia-lorca

Projet, montage de textes et mise en scène : Anne Violet et Philippe Gelda
Jeu : Anne Violet
Piano : Philippe Gelda
Lumière : Thomas Fiancette
Son : Jacques Maslia

© Mona – Le Clou dans la planche

Jusqu'au samedi 22 à 21h
Théâtre Le Hangar