CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Dîner de gala// La Cave Poésie - René Gouzenne




DU HAND, DES BOMBES ET UNE TOGE ANTIQUE


publié le 17/01/2019
(La Cave Poésie - René Gouzenne)





L’improvisation investit les planches depuis longtemps, des lazzi et acrobaties des Italiens de la Commedia dell’Arte jusqu’aux matches théâtraux endiablés, pourquoi pas sur une patinoire façon hockey sur glace, comme la Ligue d’improvisation Française. Et quand elle n’est pas au rendez-vous du grand soir face au public, elle accompagne le travail de plateau qui précède le spectacle, comme chez Irina Brook par exemple. Le collectif Hortense, désormais bien implanté sur Toulouse, a fait de l’improvisation son cheval de bataille. Coline Lubin, Gaspard Chauvelot, Kristen Annequin et Thibault Deblache se sont spécialisés dans ce qu’ils appellent des cabarets-labo et proposent désormais un Dîner de gala, spectacle autour de la révolution.

Un regard décalé sur notre monde

Un couple devise de choses et d’autres. Sur un drap mal tendu à jardin, un texte est projeté, comme tapé en direct, soulignant le caractère humoristique et interactif du spectacle et nous rappelant, citation de Mao à l’appui, que « la révolution n’est pas un dîner de gala ». Deux autres comédiens installent le plateau, une batterie, un clavier, retirent le drap, positionnent l’homme et la femme comme s’ils étaient des accessoires. Un début un peu foutraque, sympathique. Vont se succéder, sans ordre apparent, un certain nombre de saynètes, de chansons parfois. Un premier dialogue à propos de Dostoïevski et sa division de la société en deux classes d’hommes : les génies et les moutons. Puis on change d’ambiance. Les comédiens se munissent d’oreillettes et utilisent le commentaire radio du match de handball de l’équipe de France (en train de se jouer en direct) comme support de leur impro. Certaines phrases du commentaire deviennent dans leur bouche des tirades épiques ou tragiques.
Ce goût pour le décalage, on va le retrouver avec bonheur tout au long de la soirée. Le Collectif Hortense est très fort pour emmener le public ailleurs : ce comédien qui explique sous la forme d’un test comparatif comment créer son mouvement révolutionnaire ; cette jeune militante associative qui présente par le menu, d’une voix niaise et crispante, comment fabriquer soi-même un engin explosif… Les thèmes d’actualité, dont l’inévitable ‘épithète « jaune », s’invitent sur scène. Les comédiens jouent ainsi en play-back (hilarant !) un débat entre Alexis Corbière et Eric Zemmour sur une chaîne d’informations en continu ; la présentatrice, juchée sur un escabeau en statue antique et les débatteurs, comme deux clowns dans un même pantalon. On vous laisse imaginer la chose.

En somme ? Des comédiens talentueux, inventifs, et une salle qui rit beaucoup. On n’est pas chez les chansonniers, il n’est pas fondamentalement question de rire du sport ou de la politique : le spectacle se situe dans un univers absurde, décalé. Ce Dîner de gala, toutefois, ne tient pas complètement ses promesses. Les comédiens savent tout faire : jouer du piano, chanter, émouvoir, faire rire et pourtant, l’ensemble laisse un peu sur sa faim. Le spectacle, déjà, gagnerait à être écrémé de sa redondance. Certaines parties, comme les speakers simultanés ou les Avengers, à force d’être répétées, perdent de leur drôlerie ; un œil extérieur permettrait sans nul doute de corriger cet aspect. D’autre part, on ne saisit pas vraiment la cohérence de l’approche. Le collectif semble avoir changé de méthode de travail : certaines scènes paraissent improvisées en direct, d’autres n’ont pas ce caractère de risque, cette apparente urgence d’un jeu sans filet, qui fait le sel de l’improvisation. Un entre-deux qui peut décevoir les spectateurs ayant le goût pour ces deux approches différentes de la création ; ne faudrait-il pas, allant sur ce terrain, changer du tout au tout ? En tout cas, ce clou-ci les verrais sans peine, eux et leur univers, glisser ensemble vers une mise en scène entièrement ficelée… Mais c’est un autre projet, et sans doute pas celui qui anime Hortense.

Stéphane Chomienne









Coline Lubin, Gaspard Chauvelot, Kristen Annequin & Thibault Deblache : jeu
Production : G&G Compagnie

17 janvier 2019
La Cave Poésie - René Gouzenne