CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Diktat// Centre c. de Ramonville (La Grainerie, Créatrices !)




L'ART DE LA CHUTE


publié le 08/04/2019
(Centre culturel de Ramonville)





Pour l’ouverture de sa deuxième édition, le festival Créatrices ! – mettant à l’honneur le cirque d’auteures – portait haut son point d’exclamation avec la kaléidoscopique Sandrine Juglair. Autour du mât chinois, le Diktat dont il est question est celui imposé au corps féminin : comment il s’exerce, mais surtout comment on l’intériorise malgré nous – hommes et femmes – et combien il est difficile d’y renoncer. Une proposition de grande qualité, qui donne envie de parcourir le reste de la programmation de ce jeune évènement proposé par la Grainerie.

Poupoupidou

Il s’agit ici de jouer avec les archétypes : démarche on ne peut plus classique sur le sujet, me direz-vous. Mais tout est dans la manière : la trouvaille est de les mettre non pas sous l’œil du public, mais dans son regard-même, du côté des gradins. En provoquant le cliché pour le détourner dès qu’il s’installe, en créant des images et des situations sans arrêt trouées et brusquement désamorcées, la circassienne prend chaque spectateur en flagrant délit de ses propres conditionnements. Avec une virtuosité qui va bien plus loin que celle de l’acrobate sur son mât, pourtant déjà remarquable. Une virtuosité de l’athlète, capable de modeler son corps à l’envi, passant entre autres de la pin-up au boxeur en un mouvement conjoint d’épaules et de bassin, aidée par la lumière rasante sur sa musculature dessinée : et l’illusion est parfaite – à quoi ça tient, n’est-ce pas… Et une virtuosité de l’écriture, dans une première partie de spectacle en forme de variation sur ce thème : passant en permanence du glamour au grotesque et soulignant l’adversité dans laquelle ces codes esthétiques plongent quotidiennement chaque femme. En termes de volte-face, on retiendra notamment une hilarante séquence de maquillage, bien plus profonde qu’il n’y parait, où l’on constate qu’entre le clown et la mannequin haute-couture peinturlurée, il n’est parfois question que d’attitude : sors les seins, relève le menton, cheveux au vent, move your body.

Vous êtes là ?

Cette puissance tragi-comique vire davantage au noir à la mi-temps, avec une grande justesse. La maladresse feinte se mue en véritable angoisse existentielle. Dénoncer ce regard, d’accord. Mais comment y renoncer ? Se mêle ici la figure de l’artiste et sa dépendance au spectateur, à nouveau renvoyé à ses pauvres réflexes conditionnés pour mieux convoquer l’authenticité en lui. Ici, si la plupart des tableaux demeurent très pertinents, leur rythme et leur écriture sont plus inégaux, ce qui les rend moins efficaces – c’est qu’elle nous avait habitués à l’excellence. Le final est néanmoins à couper le souffle. Il n’a pas été sans évoquer pour nous la brillante série de photos In Extremis (bodies with no regret) de Sandro Giordano, mettant en scène des chutes tragiques et spectaculaires dans des décors pop où les personnages serrent encore dans leur main l’objet qu’ils ne voulaient pas lâcher. Le résultat est saisissant. Comme lui, dans une ambiance digne de l’Eurovision, Sandrine Juglair pointe avec un humour dévastateur combien la question s’avère dramatique pour bien des femmes – et bien des hommes, certainement.

Agathe Raybaud









Auteure & interprète – Sandrine Juglair
Regards – Jean-Benoît Mollet, Claire Dosso & Jean-Charles Gaume
Création sonore – Lucas Barbier
Création lumière – Étienne Charles
Construction & accessoires – Lucile Réguerre & Marie Grosdidier
Costumes – Solenne Capmas

© Milan Szypura

Le 8 avril 2019
Centre c. de Ramonville (La Grainerie, Créatrices !)