CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Des Caravelles et des Batailles// Théâtre Sorano




ÉLOGE DE LA LENTEUR


publié le 07/03/2020
(Théâtre Sorano)





"Tu ne te conformeras point à ce monde qui t’entoure."
Première règle Amish

 

C’est une singulière folie douce qui a investi le plateau du Sorano… Venu de Belgique, le duo liégeois Eléna Doratiotto et Benoît Piret met en scène pour sa première création commune Des Caravelles et des Batailles. Librement inspiré du roman La Montagne magique de l’écrivain allemand Thomas Mann, le spectacle se déroule à la manière d’une fable utopique sur la nature humaine. Une société expurgée de conflits majeurs au profit d’un imaginaire décuplé.

La délicatesse

Andréas débarque à la campagne après un long voyage en train. Il est accueilli avec sobriété par un trio de résidents du lieu, qui le mène à une sorte de grande auberge faite de bois. Le nouveau venu est un peu dérouté, les gens ici semblent différents de la ville. Andréas fait la connaissance du reste du groupe, on lui présente aussi une salle où sont exposés plusieurs grands tableaux, un polyptyque racontant l’arrivée de l’espagnol Pizarro en 1532 dans le « Nouveau Monde », le pays des Incas. Les jours passent, sans que le jeune homme ne sache vraiment « quand est-ce que ça commence ». Les autres participants sont bien là pour les mêmes raisons que lui sans doute, alors il attend patiemment qu’on lui explique. Tout en l’intégrant avec bienveillance, la communauté semble pourtant peu intéressée par ses interrogations. Chacun vaque à ses occupations, simplement, dans un rythme calme et posé. Aller jeter des pierres du haut du viaduc, se baigner dans le lac, randonner sur les sentiers de montagne, tirer à l’arc… Écrire un livre aussi. Pas d’obligations professionnelles, pas de jugements, pas de heurts. Andréas est à la fois déstabilisé et charmé par cette vie qui s’écoule lentement. Il tente de décrire ses impressions dans une longue lettre qu’il veut envoyer, mais rajoute sans cesse des post-scriptum. Les gens sont timides, attentionnés, presque réservés, et en même temps sans retenue ou presque face à leurs émotions intérieures. Au centre de la grande salle à tableaux trône un immense tronc d’arbre, un mystérieux pilier en bois qui soutient tout l’édifice. Cette salle où finalement tout le monde se croise et contemple ces fameuses peintures. L’arrivée de Pizarro, la rencontre avec l’empereur Atahualpa, le massacre qui s’en est suivi à Cajamalca, la fièvre de l’or, et la chute de l’empire Incas… De ce morceau d’Histoire, on imagine le retour des caravelles en Espagne sur fond de musique classique. L’imagination tient d’ailleurs une grande place dans ce rythme de vie. Imaginer prononcer un discours pour recevoir un prix Nobel, rencontrer un sultan dans le désert, tout est possible. Chacun a la délicatesse de ne pas briser les rêves de l’autre, et sait les accompagner jusqu’au dénouement. Andréas trouvera-t-il sa place dans le groupe, jusqu’à accueillir cette quiétude qui le prend ? Que répondra-t-il à la question « que faire dans la vie  » ?

Le vide et le plein

Une des qualités de Des Caravelles et des Batailles est de trancher avec les spectacles contemporains d’aujourd’hui, dans le sens où la pièce présente un rythme très inhabituel. Lent, contemplatif, à l’opposé du racolage, sans excitation des sens qui pousse le public dans ses retranchements. Tout comme le personnage d’Andréas, les spectateur·rice·s découvrent une parenthèse étrange, ouverte dans le temps, une sorte de microcosme surréaliste rempli de tranquillité et de tendresse. La caresse et la subtilité d’une telle fable peuvent décontenancer : au mieux envoûter, au pire ennuyer. De petites activités simples et proches de la nature désemplissent l’esprit des personnages, et ouvrent par conséquent un espace pour « être au monde ». En ressortent des perceptions ambivalentes où le vide côtoie le plein, où les échanges avec autrui sont simplifiés, nettoyés de toute séduction. Les caractères ne sont tout simplement plus blessés, leurs failles sont infiniment sourdes et lointaines ; et même s’il est régulièrement question de batailles sanglantes, leurs violences paraissent étouffées, assourdies par cinq siècles de distance. La scénographie elle-même soutient ce parti-pris de ne pas encombrer le regard, et enveloppe les échanges verbaux d’un écrin doux. Ainsi, public et comédien·ne·s projettent leurs propres images et libèrent de concert leur imagination. L’écriture collective du texte ainsi que le jeu des six interprètes sont empreints d’une belle sensibilité, dont l’acuité rappelle certaines atmosphères tchékhoviennes. Intériorités, non-dits, actes manqués, conversations anodines possédant une portée plus profonde…
Cette micro société ascétique serait-elle enviable si elle pouvait exister ? De prime abord, certainement. Des rapports apaisés, des êtres humains sans colère, plus conscients du monde et des autres… Une collectivité bienveillante, sans violence, sans injonctions, ni jugements, ni travail, ni technologie. Sans enfants aussi (dans ce monde fantasmé, le symbole inavoué d’une agitation permanente ?). Peut-être, en fin de compte, une société amputée de la noirceur inhérente à l’humanité ? Une communauté qui aurait gommé toute rugosité et tourments de l’esprit. Une sorte de petite mort en somme ? Allez savoir…

Marc Vionnet









1h45

Mise en scène : Eléna Doratiotto et Benoît Piret
Écriture collective
Avec Salim Djaferi, Eléna Doratiotto, Gaëtan Lejeune, Anne-Sophie Sterck, Benoît Piret, Jules Puibaraud
Assistante mise en scène : Nicole Stankiewicz
Scénographie : Valentin Périlleux
Regard scénographique et costumes : Marie Szernovicz
Création lumière, régie générale : Philippe Orivel
Régisseur plateau : Clément Demaria

3 au 5 mars 2020
Théâtre Sorano