CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Delirium très mots// La Cave poésie - René Gouzenne




MOT DIT SOIT-IL


publié le 21/05/2008
(La Cave poésie - René Gouzenne)





Maudit soit ce débrancheur de synapses, cet incendiaire de neurones, ce moulineur de cervelle ! Le terroriste ès lettres Vincent Roca fomente depuis plus de dix ans sur France Inter un grand complot anti-Larousse, des jacqueries homophoniques, de nobles frondes orthographiques, que dis-je ? une vaste révolution du Verbe, avec à sa tête monsieur Brio et dame Finesse, et bien sûr le fruit de leur union, la très talentueuse Virtuosité. Cet amoureux vache de la langue française ose quitter l’antenne pour venir semer la révolte dans les salles et nous inviter à partager les convulsions linguistiques et crises aigües de son Delirium très mots, à la Cave poésie ; le voilà, quatre ans plus tard, qui s’installe au Bijou pour la rentrée, avec un spectacle cousin, One man delirium.

Ça contrepète sans trompette

Et sans la moindre hésitation : sur un long fil de mots insurgés, le funambuliste promène ses acrobaties langagières et son numéro nous tient incroyablement éveillés. Pas de répit, les trouvailles ingénieuses s’enchaînent, nous laissent pantelants, essoufflés. Le voilà qui attrape au col nos chères expressions toutes faites, nos métaphores figées préférées et leur tord le coup en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, tout juste ce qu’il faut pour en rire. Une « logorrhée langoureuse » ? Un festin rabelaisien, oui ! et prenons un godet de ce grand cru : l’humour la poésie, l’amour aussi, le vin surtout. Au menu, un rafraîchissement de la langue, qui éveille jusqu’aux sens les plus oubliés, un plat de résistance à l’invasion des clichés, un entremet où s’entremêlent des sonorités improbables et, pour dessert, des subversions de définitions épicées de paronomases grivoises, calembourgeoises.

Le mot et l’idée virevoltent côte à côte

A l’exception de quelques poignées de jeux de mots qu’il aurait été regrettable de condamner pour gratuité, la savoureuse gymnastique prend ses marques et s’engage très modestement. Rien d’inattendu, mais c’est assurément un régal de s’entendre dire ce que l’on pense de manière si ébouriffante ; le fond et la forme, disait l’autre. Agenouillé sur son prie-Dieu, Vincent fait varier les plaisirs et n’a de cesse de jongler avec l’humour tendre, le cynisme et le sarcasme. Après quelques aimables propositions pour l’organisation des J.O. et la sauvegarde de la « flemme olympique », le jongleur nous emmène faire sans concession le tour de la paix mondiale, jusque dans les pays où les enfants jouent à « saute-maison ». On passe des rêves de voyage aux réalités de certains terminus, on se rappelle qu’en France comme ailleurs seuls les mots peuvent circuler sans papiers.
Alors justement, profitons-en ! Revenons avec cette truculence verbale aux armes premières, ces redoutables agencements de lettres qui peuvent tout dire, tout et surtout son contraire ; dire le bas pour le haut, le bien pour le mal et le cœur pour le cul, ce dernier point étant exploré avec une application jouissive. En compagnie de ce talentueux voltigeur, on ne se lassera pas d’attenter au si institutionnel et pourtant fragile arbitraire du langage. Mots de tête assurés !

Manon Ona









21 mai 2008
La Cave poésie - René Gouzenne