CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

La Cuisine de Marguerite// Théâtre du Pavé




CETTE CONTINUITÉ SILENCIEUSE


publié le 04/02/2017
(Théâtre du Grand Rond)





La maison, c’est la maison de famille, c’est pour y mettre les enfants et les hommes, pour les retenir dans un endroit fait pour eux, pour y contenir leur égarement, les distraire de cette humeur d’aventure, de fuite qui est la leur depuis les commencements des âges. Quand on aborde ce sujet, le plus difficile c’est d’atteindre le matériau lisse, sans aspérité, qui est la pensée de la femme autour de cette entreprise démente que représente une maison.

Le titre de l’œuvre – La Vie matérielle – en dit long. Marguerite Duras en aura précisé l’inflexion, car le texte n’est pas sien de la même manière que ses romans ou pièces de théâtre : il rassemble des entretiens qu’elle a eus avec Jérôme Beaujour en 1986, entretiens formant un « aller et retour entre moi et moi, entre vous et moi dans ce temps qui nous est commun. » La Compagnie de la dame y a prélevé une matière (notamment, « La Maison ») ici mêlée à des extraits de La Cuisine de Marguerite.
Toujours à l’affût d’une manière autre pour continuer à porter sur la scène cette autrice et femme qu’elle ne cesse d’explorer, Corinne Mariotto a choisi l’angle du quotidien, une façon d’humaniser le monument : après Le Bureau de poste de la rue Dupin qui donnait à entendre un dialogue avec François Mitterrand, après une belle recréation de La Musica Deuxième, la voici qui défend « La nécessité de la soupe aux poireaux », sous l’œil vigilant de Muriel Benazeraf ; ce qui fait là, en somme, trois excellentes et féminines raisons de découvrir cette création.

Une…  cuisine à soi ?

Joignant les choix esthétiques à la parole, La Cuisine de Marguerite empile les casseroles et laisse ladite soupe régner sur l’atmosphère du théâtre, en une sensorielle et sensuelle invitation ; il y a là quelque gourmandise fondamentale et réconciliatrice, où l’écrire, le lire et le manger convergent vers l’appétit de vivre. Efficace coup de soulier à ce hiératisme littéraire, cette froideur cérébrale où certains voudraient (à tort) enfermer Duras.
Le montage crée des mouvements dans une partition assez hétérogène : notre préférence va à ces passages faussement sérieux (et donc délicieusement légers), dont Corinne Mariotto excelle à relever le décalage. On n’a jamais cru si fermement à la valeur de la pomme de terre, du poireau, et à l’impératif de ne pas maltraiter les plus modestes de nos matières premières ; avec recommandations culinaires attenantes. Les petits aveux de Duras sur ses tocs trouvent sans peine les sourires ; que l’on soit femme ou homme, on pourra s’y reconnaître, ou se retrouver au contraire relégué•e dans les contrexemples qu’elle condamne avec une fermeté drolatique.
Que l’on soit femme ou homme ? Dans la foulée de ces conseils et constats sur la gestion quotidienne, le solo prend une autre tournure, ouvrant des parenthèses véritablement argumentatives : le thème principal amène des remarques sur la condition féminine et la cellule familiale. Est-ce l’effet du montage, des coupes ? La cuisine, ou plus largement la maison, sont en même temps, ici, le lieu de l’aliénation féminine et le cocon à chérir ; le privilège comme le fardeau des femmes. Au moins, on ne l’accusera pas d’une vision simpliste ! Quelques hésitations demeurent face à un discours qui détaille (et distingue) par le menu les attributs des femmes et ceux des hommes, qui dépeint avec vérité une société inégale, qui appelle à la reconnaissance, en somme, d’un héroïsme quotidien qui tait son nom, mais sans pour autant hurler l’urgence d’un dépassement de ce clivage. Sans appeler ces mêmes femmes à la quitter, leur cuisine. On sait combien Duras sait hurler sans bruit, mais là, on a beau tendre l’oreille… « La femme est le foyer », nous dit-elle – et le sourcil cloutesque de frétiller, guettant la suite, l’opposition qui fera de cette assertion une vérité relative, et non une loi. Elle ne viendra pas, dans cette affaire de cuisine à tenir propre, c’est la phrase qui manque. Un demi-siècle auparavant, Virginia Woolf évoquait la nécessité d’une « chambre à soi »… Fermeture de la parenthèse.
Car le reste est délice, entremets. Un bonheur, toujours, de retrouver cette langue unique, poétique jusque dans les détails les plus humbles – prenez son éloge paradoxal sur l’odeur du poireau, par exemple, « vulgaire comme le manger pauvre », odeur qui imprègne une maison comme celle du « vomi du nouveau-né ». Même transcrits à partir d’entretiens, ces mots frappent par leur style, leurs images, et par une syntaxe qui reste bien celle qu’on lui connaît – « rentrer dans ce silence, c’était rentrer comme dans la mer ».  Et la mer, Marguerite la connaît bien, la fait sienne, elle qui ressasse par vagues éternelles les mêmes motifs dans l’ensemble de son œuvre, un texte reprenant sur la berge tel thème qu’un autre y avait jeté. L’Indochine, la maison coloniale, le plaisir des grandes eaux qui lavent, la folie dévouée de la mère… Une connexion directe avec L’Amant, Un barrage contre le Pacifique, Des journées entières dans les arbres.
Marguerite Duras, donc, sans conteste : ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre. Sur le plateau, une Corinne Mariotto plus que jamais hôtesse : comédienne qui sait recevoir, et vous reçoit, sans négliger les fissures de cette posture. C’est finalement elle, au détour de quelques secondes théâtrales, qui fait vivre la phrase qui manque ; ce que Marguerite ne formule pas, préservant le mystère d’un paysage féministe très varié et composé de courants parfois antagonistes, Corinne et Muriel le font remonter par l’incarnation du verbe, qui reste ce formidable outil de suggestion et d’interprétation.

Manon Ona









De Marguerite Duras
Montage des textes et direction d’acteur : Muriel Benazeraf
Avec Corinne Mariotto,
Costumes : Noémie Le Tily
Décor : Philippe Lacomblez

Du 19 au 22 novembre 2020
Théâtre du Pavé