CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Cuevas// Le TPN




CUCHARILLAS


publié le 22/01/2014
(Le TPN)





Tandis que son spectacle jeune public (Am Stram Gram) poursuit sa lancée, la compagnie Filao présente sa dernière création de danse (tout public), par une série de représentations venant conclure une période de résidence au TPN. Cette fois-ci, Géraldine Borghi cède l’interprétation à Cyril Véra-Coussieu, assurant pour sa part la chorégraphie ; Camille chalain reste à la mise en scène et Didier Glibert aux lumières. Nouveau venu à leurs côtés, le musicien Laurent Avizou est présent sur scène du bout des doigts jusqu’aux orteils, dans un spectacle qui suggère, de ce fait, la forme du duo. Mais suggère, seulement – faudrait pas donner à tout le monde l’idée de sortir de sa cueva

Manque juste la dialectique

Divisé dans sa largeur, le plateau présente deux petits univers, deux mondes juxtaposés qui resteraient hermétiques l’un à l’autre s’ils n’étaient liés par un fil sonore : sans jouer la présence du musicien, qu’il ignore parfaitement, le danseur évolue aux rythmes et sur les mélodies que sa fantaisie lui impose. En grand maniaque, le personnage a clairement autre chose à faire que se préoccuper de cet olibrius et de ses compositions amplifiées. Toute son attention se porte, de fait, sur des gestes quotidiens promus – par le miracle du je-n’ai-que-ça-à-faire-de-mes-journées ? – au rang de questions existentielles, de véritables micro-drames, jusqu’à porter à ébullition le moindre pas, le moindre mouvement, pour les confronter à un parcours du combattant. Que s’agit-il de combattre, quelle est cette grande cause ? La voici, cette interrogation fondamentale méritant bien une révolution intime : comment gérer sa tasse de café. Eh oui. Le café, c’est important.
Imaginons que nous n’avons pas lu la note d’intention, et que le sens du titre reste un linguistique mystère. Voilà le dessein satirique, voilà ce qui se profile à travers trois tableaux consécutifs construits avec une grande précision, par de délicieuses chorégraphies teintées de burlesque : la tasse, la petite cuillère et Moi. Et cela suffirait : quelques uns parmi les meilleurs ont serti les joyaux de l’absurde avec moins que ça.

cuevas_tpn_23

Comme tous les principes scéniques explorés jusqu’au bout et assumés en cohérence à l’échelle d’un spectacle, le jeu avec l’objet quotidien fonctionne, générant des attitudes de danse particulièrement intéressantes, comme la chorégraphie au sol ou encore l’intégration du mobilier. Cyril Véra-Coussieu n’exclut rien, absorbe différentes écoles, nourrissant son interprétation de veines proprement théâtrales, tout en flirtant avec le muet, le cirque… Non, décidément, rien à redire de ce côté-là. En terme de burlesque (et de musique, bien sûr !), Laurent Avizou n’est pas non plus de reste ; sa présence est positivement perturbante, rappelant combien le monde du spectacle nous habitue à voir la musique reléguée au rang d’accompagnement lorsqu’elle partage le plateau avec d’autres arts… Ici, l’autonomie matoise, mutine, du musicien, génère une continuelle surprise.
Non, ce qui titille le Clou, ce n’est certes pas affaire d’interprétation, de corps en présence, d’accessoires élevés au rang de personnages. Ni la présence de la vidéo, assurément en lien avec le thème. Voyons, revenons au début du commencement, le titre. En espagnol, « cuevas » signifient « grottes ». Fort bien. On s’en réjouissait d’avance : cet espace, qu’il soit traité selon son sens propre ou dans une perspective symbolique (repli dans l’intériorité) ou encore philosophique (la fameuse caverne) est évidemment riche en résonances. Un lieu propice, s’il en est. Seulement voilà, la perçoit-on vraiment comme centrale, la notion de grotte ?
Ce qui manque probablement ici, pour problématiser la question de l’intérieur clos, du repli sur soi et de l’individualisme (tous trois évoqués par la note d’intention), c’est précisément la conscience de l’extérieur. On le sait, pour donner à sentir le dedans, il faut faire vivre la sensation du dehors. C’est bien tenté avec le brouhaha de foule en off, mais ce dernier devrait intervenir bien plus tôt, se river dès les premières minutes à l’espace scénique ; la musique de Laurent Avizou n’est pas, elle, reçue comme émanant de l’extérieur. De même, le musicien, pourtant fort présent, ne suffit pas à figurer le lien social en échec : si le danseur l’ignore, lui ne le sollicite pas non plus… En bref, ce qui manque ici pour développer jusqu’au bout le propos voulu, c’est la dialectique dedans-dehors et individu-groupe. Faute d’être problématisés dès le début, de façon moins implicite en tout cas, ces thèmes ne trouvent pas leur juste écho dans le final, un brin plaqué, et le geste auquel on invite le spectateur y perd de sa force.
Très ajusté du point de vue chorégraphique et musical, le spectacle souffre finalement d’un faux défaut, dont on fera vite une qualité : il fuit le montré, il est cousu de symboles – les plus importants ne dominent pas, pas encore, et il y a, en ces premiers pas, des intentions qui se perdent.

Manon Ona









Avec : Cyril Véra-Coussieu et Laurent Avizou
Chorégraphie : Cyril Véra-Coussieu et Géraldine Borghi
Mise en scène et conception graphique : Camille Chalain
Musique : Laurent Avizou
Lumières : Didier Glibert
Costumes : Cynthia Coussieu

© DR

22 janvier 2014
Le TPN