CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Cuarteto Tafí// Le Rex




DES POUSSES ARDENTES ET LIBRES


publié le 23/03/2018
(Le Rex)





Un titre éminemment printanier pour une sortie d’album en mars : le Cuarteto Tafí lançait sur la scène du Rex son dernier album, Semillas. Des graines de rêves au bout des doigts et des bourgeons d’espoir au creux de la langue, le quartet toulousain, loin d’en être à ses débuts, poursuit son chemin lumineux et généreux. De l’Argentine andine aux rives de l’Afrique et de l’Europe, il emprunte et ouvre des sentiers musicaux, nomades et métissés.

« Para caminar ! »

Depuis son premier album (Primerita), le Cuarteto Tafí ancre sa musique dans le folklore argentin et déploie ses univers à partir des couleurs musicales voyageuses des quatre artistes. Danses traditionnelles argentines, percussions cubaines, rythmes afro-andalous, le quartet embarque dans son sillage des musiques anciennes sur des arrangements actuels. Un folklore fusionnel, qui mélange les influences, perce des brèches et ouvre des fenêtres sémillantes.
Le trio de cordes (deux violonistes et un violoncelliste) présent ce soir-là sur la scène du Rex, et que l’on retrouve aussi sur cet album, ajoute de l’envergure aux mélodies. La musique de Cuarteto Tafí – du nom d’une ville du Nord de l’Argentine, où s’ancre l’imaginaire du quartet se danse aussi, comme la zamba, la chacarera, le tango et la cumbia, que l’on reconnaît dans le répertoire du groupe. C’est joyeux, rythmé, parfois claqué, souvent sensuel. Ça réchauffe. La voix de Léo, profonde, grave et suave, tant dans les chants que dans les interludes, proteste et raconte, emporte et renverse. Sûrement, les fantômes de Mercedes Sosa et d’Atahualpa Yupanki se sont penchés au creux de son cou pour lui fredonner mélodies et poèmes. Dans ce nouvel album, des thèmes chers au groupe reviennent – la pachamama, les récits de vie en miroir, des histoires qui se répètent sur le fil du temps.
D’une rive à l’autre, des territoires intimes à ceux, bien réels, des exilés d’aujourd’hui, il y a toujours des mers à traverser. De « Claro de Rio » à « Tu boca mariposa », ça vibre dehors et dedans, ça fait des vagues, frissons de peau, remous de silences. Des images apparaissent. Au crépuscule rouge du fleuve Paranà, chaque soir, « el indio guarani » pêche ses aquarelles dans l’eau trouble. Au carrefour des souvenirs d’enfance, un bus, celui d’un itinéraire addictif, s’arrête. C’est le 228, il dessert tous ces endroits qu’on reconnaît sans les connaître. Semillas, c’est la douleur et la force, la passion et la mélancolie, l’indignation et l’optimisme. Ici et ailleurs, des vies s’écoulent. La poésie et la musique du Cuarteto Tafí en dévoilent quelques unes, des plus dérobées aux plus manifestes, comme le combat de Milagro Sala, fondatrice du mouvement Tupac Amaru de Jujuy. Les quatre artistes ont rencontré la militante lors d’un voyage au Nord de l’Argentine, avant qu’elle ne soit emprisonnée – sur ce troisième album, ils lui dédient une chanson, « La flaca ».
On ne peut pas avancer sans savoir d’où l’on vient, répète Léo. Alors les textes et les mélodies glissent, se tendent et s’ouvrent au monde. Le vent du sud de « Tierradentro » continue de souffler, et c’est libre qu’il faut chanter, qu’il faut marcher, malgré la boue. La utopía está en el horizonte. Camino dos pasos, ella se aleja dos pasos y el horizonte se corre diez pasos más allá. ¿ Entonces para que sirve ? Para eso, para caminar ! Au détour d’une chanson, la voix d’Eduardo Galeano – à quoi sert l’utopie si on ne peut jamais l’atteindre ? A avancer !

Aurélie Guilbaud









Cuarteto Tafí : Léonor V. Harispe (chant, bombo, chékéré), Ludovic Deny (bouzouki grec), Matthieu Guenez (guitare, oud) et Frédéric Theiler aux percussions (cajón, bongos, congas, cloche,…)

Avec Camille Antona et Chloé Bousquet (aux violons) et Pierre-Yves Meyer (au violoncelle)

photo DR

23 mars 2018
Le Rex