CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Crowd// ThéâtredelaCité




FIN DE PARTY


publié le 03/02/2020
(ThéâtredelaCité)





Après The Pyre (voir ici), Gisèle Vienne approfondit son questionnement autour des différentes facettes de la violence avec Crowd. Ainsi la chorégraphe franco-autrichienne invite sur le plateau du ThéâtredelaCité une quinzaine de danseurs/danseuses à remonter le temps jusqu’aux années 90, pour plonger au cœur d’une rave-party. Le public se voit offrir une paire de bouchons d’oreilles à l’entrée du spectacle… Bienvenue dans le monde noctambule des décibels sombres.

Voyage au bout de la nuit

Dans un clair-obscur déjà envahi par des pulsations sonores, des silhouettes progressent lentement au milieu d’un terrain vague. Sac à dos et capuche pour les uns, canette de bière à la main et baskets aux pieds pour les autres, les gestes sont infiniment lents. Le sol est jonché de papiers gras et de détritus, les corps fatigués baignent dans une étrange euphorie. Il est tard dans la nuit, de ces nuits de rave-party où l’on pousse les limites jusqu’au petit matin blême. On reconnaît une amie croisée en début de soirée, du temps où le son autorisait encore la parole ; on repousse cette silhouette qui avait bousculé un autre type sous l’emprise de l’alcool ou de la drogue. Les volutes de fumée de cigarettes font planer un brouillard blanc, les silhouettes prennent possession du lieu. Tout se déroule dans un temps étiré, presque irréel, les mouvements rappellent ceux des spationautes marchant sur la lune. L’individu se synchronise parfois avec le groupe, comme si chacun·e se trouvait intimement connecté·e aux autres, compagnons de transe, explorateurs d’un au-delà intérieur. Alors que la musique s’amplifie, quelque chose se fige un long moment… De cette fausse torpeur naît soudain une dynamique intense, les corps semblent se déverrouiller et se mouvoir enfin à vitesse normale. L’exaltation progresse au fur et à mesure que les musiques s’enchaînent. Tantôt planantes et propices à l’introspection, tantôt saccadées et agressives. Les « beats » sont toujours là, garantissant à chaque intense seconde une architecture sur laquelle s’agripper.
C’est l’histoire d’une nuit, de ces fameuses nuits incontrôlables où les corps exultent et les esprits s’échauffent. Un baiser par-ci, un coup de coude par-là, on se soutient, on se fuit, on saigne, on s’admire du coin de l’œil. C’est un cocktail dérangeant de sensations extrêmes et violentes, avec cette certitude viscérale d’appartenir à un groupe soudé par la musique techno, et pourtant d’être profondément seul·e au milieu de tout cela. Une solitude si puissante que le hurlement ne suffit pas. Il faut bouger, danser, brûler son corps, lever les bras au ciel comme d’autres convoquent les dieux pour faire une offrande ou implorer un pardon. Chacun·e semble se découvrir par-delà ses limites physiques et psychiques, pour créer une chorégraphie à nulle autre pareille, compulsive, brutale, vibrante. Des mouvements en décomposition, avec d’infimes arrêts sur image ou retours en arrière, tels une bande-vidéo de mauvaise qualité. La terre battue reçoit une pluie de liquides, gouttes de sang, de sueur, de soda, de crachats, de vomissures. Dans ce paradis inquiétant et hypnotique, les gestes d’affection frôlent les larmes et le drame, les rencontres bégaient un langage désespéré et futile. Et quand les secondes ont fini d’étirer la moelle du temps qui passe, après un trop-plein de stimuli, chaque silhouette sonne son propre départ. Chemise à carreaux reprend sa veste, jogging rouge oublie son sac de chips. Exeunt. Aussi lentement qu’elle est arrivée, la fête quitte les lieux, la rave-party s’évanouit pour ne laisser que des traces de pas imprimés dans la terre.

Enthéogène

Le spectacle pourrait frustrer par son manque de narration d’ensemble, dont l’histoire se résumerait à « ils arrivent, ils dansent, et ils repartent » ; mais la dramaturgie voulue par Dennis Cooper se concentre sur une multitude de boucles narratives développées au sein du groupe d’interprètes. La distorsion des repères temporels et des mouvements invite à écarquiller les yeux pour observer des dizaines de micro-rencontres, d’instants dont le ralenti souligne la violence. Des mains qui étranglent ou fouillent sous le t-shirt, des intrusions dans la sphère intime de l’autre, des cheveux que l’on tire, des insultes que l’on crache. Crowd montre les comportements très ambivalents d’une communauté, la toute-puissance des uns se heurtant à la détresse des autres. Les émotions semblent exacerbées par l’excitation permanente de l’environnement sonore. Et quand la musique se tait l’espace d’une petite minute, c’est un gouffre qui s’ouvre pour les plus faibles : sevrage immédiat, retour à une réalité glauque et misérable, assis par terre dans les détritus. La mise en scène très cinématographique permet de resserrer la focale sur telle ou telle séquence et de l’isoler ; deux interprètes restent en mouvement alors que le groupe se fige, et inversement. Vitesses différentes, états différents, hallucinations dissociées. La décomposition des mouvements est d’une rare précision, et le regard soupçonne une débauche d’énergie considérable pour accomplir cette chorégraphie extrêmement maîtrisée. Une fluidité remarquable qui laisse toute la place à l’expression d’une humanité complexe, faite de caresses et d’écorchures, de sourires sardoniques et d’amitiés juvéniles. Comment une communauté fonctionne-t-elle pour absorber les pulsions archaïques des individus qui la composent ? Cette rave-party serait le lieu de toutes les transgressions, de toutes les transes individuelles et collectives, rappelant de par son cadre ritualisé, un sacré beaucoup plus ancien. Une sorte de cérémonie où la jeunesse éprouve ses limites pour mieux apprendre de soi et des autres.
En offrant une sorte de « réalité augmentée » étrange et inquiétante, Crowd perturbe et bouscule, fascine par son pouvoir d’altérer les perceptions du public. Certain·e·s pourront d’ailleurs rester perplexes devant le fait de ne pas pouvoir accéder à une perception « normale » de la danse (sans ralentis par exemple), mais Gisèle Vienne tient là son identité de chorégraphe. Un spectacle sous hallucinogènes, proche (une nouvelle fois) de la performance, dont on aimerait qu’il puisse durer – réellement – toute une nuit.

Marc Vionnet









1h30

Conception, chorégraphie et scénographie : Gisèle Vienne
Avec Lucas Bassereau, Philip Berlin, Marine Chesnais, Sylvain Decloitre, Sophie Demeyer, Vincent Dupuy, Massimo Fusco, Rehin Hollant, Georges Labbat, Theo Livesey, Louise Perming, Katia Petrowick, Jonathan Schatz, Henrietta Wallberg, Tyra Wigg
Assistantes à la mise en scène : Anja Röttgerkamp, Nuria Guiu Sagarra
Lumières : Patrick Riou
Dramaturgie : Gisèle Vienne, Dennis Cooper
Musique : Underground Resistance, KTL, Vapour Space, DJ Rolando, Drexciya, The Martian, Choice, Jeff Mills, Peter Rehberg, Manuel Göttsching, Sun Electric, Global Communication
Mixage, montage et sélection des musiques : Peter Rehberg
Conception de la diffusion du son : Stephen O’Malley
Costumes : Gisèle Vienne en collaboration avec Camille Queval et les interprètes
Ingénieur du son : Adrien Michel
Régie générale : Richard Pierre
Régie plateau : Antoine Hordé
Régie lumière : Arnaud Lavisse

31 janvier et 1er février 2020
ThéâtredelaCité