CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Congo// Théâtre Garonne




LE PAYS QUI N’EXISTAIT PAS


publié le 31/01/2020
(Théâtre Garonne)





« Le Congo n’existe pas.
Il n’y a qu’un fleuve, un peu de boue et beaucoup d’eau,
quelque chose qui coule comme une cicatrice. » 
Éric Vuillard

 

Depuis son retour au pays natal dans les années 2000 où il a créé les studios Kamako, le chorégraphe et danseur Faustin Linyekula n’a de cesse de raconter le Congo. Cette fois, c’est à travers les mots de l’écrivain Éric Vuillard qu’il livre un nouveau pan de cette histoire, celui des origines. Entre littérature, danse et chant, Congo convoque sur scène l’Europe et l’Afrique, deux continents aux histoires à jamais mêlées par le colonialisme.

Mégalomanie royale

Un rai de lumière traverse le plateau, comme le soleil trouant la canopée d’une forêt dense qui garde ses secrets. Devant un tas de sacs en toile de jute s’installe une femme, bientôt rejointe par un homme. C’est lui qui racontera tout au long de ces deux heures de spectacle la naissance empreinte de sang et de larmes du Congo, et la construction de cet état issu des ambitions d’un monarque – Léopold II de Belgique – et du bon vouloir des Européens, occupés à se diviser un continent pour asseoir leur puissance. Au bord du trait de lumière, un homme entame sa danse de tremblements, à l’image d’une terre en train de se réveiller. Ou peut-être comme une tentative de tenir debout, malgré tout.
« Devine où je te dévore – Le Sphinx » : l’exergue de Congo, le récit d’Éric Vuillard, s’affiche sur la scène du spectacle éponyme. Un rappel mythologique qui interroge d’emblée le spectateur ayant noté le glissement de la conjonction « ou » au pronom « où ». Et de dévorations, il en sera bien question dans ce spectacle : celle d’un territoire d’abord, exploité pour son hévéa, morcelé dans des frontières décidées ailleurs ; celle d’un peuple aussi, asservi, mutilé. Un peuple dont la voix se fait entendre dans une bande-son qui bruisse de vies et plus encore, dans les chants puissants de Pasco Losanganya. Un peuple nié et pourtant si présent sur le plateau, où chant et danse se mêlent à l’histoire de cette conférence de Berlin qui a dessiné l’histoire de l’Afrique en nuances de blanc. C’est à des milliers de kilomètres qu’est né le Congo, pays tracé, délimité, conquis de toutes pièces par un « acte de notaire » conclu entre des Français, des Anglais, des Allemands « qui s’emmerdaient » et un roi belge dont l’étroitesse de son propre pays ne suffisait pas à combler la mégalomanie. Le progrès était en marche et le territoire du Congo en devenir regorgeait d’un caoutchouc exploitable, commercialisable, rentable. Ainsi naquit un pays le 26 février 1885 sous les ors d’un salon en Occident. Ainsi fut conquis un pays dans le sang des mains tranchées de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants.

« Le Congo n’existe pas »

Le texte d’Éric Vuillard se place du point de vue des colons. Point de grande leçon d’histoire du colonialisme ici, mais une histoire de petits détails autour des protagonistes de cette conférence de Berlin qui décida du sort de l’Afrique. Comme si tout cela était dérisoire : on s’arroge un pays comme un bien de la vie courante. En convoquant sur scène les voix, les corps des Congolais – grands absents des décisions –, Faustin Linyekula rappelle qu’au-delà d’un territoire, c’est le sort d’hommes et de femmes qui se joue. Et l’humour plus que grinçant contenu dans les mots de Vuillard en devient glaçant. Les rires qui fusent ici et là en sont alors presque dérangeants, à l’image de la danse de Faustin Linyekula entre tremblements et ondulations : un corps traversant la scène comme hébété parfois. Un corps qui dit la folie des hommes, qui tente de danser l’horreur, qui crie en silence. Des corps qui deviennent allégorie de cette Afrique morcelée, partagée, niée; qui se font symbole de ce Congo désormais propriété belge. Le subtil jeu de lumière souligne ce balancement incessant entre cruauté des Blancs bien-pensants et voix d’un peuple sacrifié. Avec cette création, nouveau fragment de son Congo natal, Faustin Linyekula laisse les spectateurs abasourdis devant tant d’absurdité, penauds de se retrouver par la naissance plus proches des colonisateurs que des colonisés, et hantés par ce vers d’Aimé Césaire lu sur la feuille de salle : « À force de penser au Congo, je suis devenu un Congo bruissant de forêts et de fleuves où le fouet claque comme un grand étendard ».

Véronique Lauret









Congo d’Éric Vuillard (Éditions Actes Sud)
Direction artistique : Faustin Linyekula
Avec Daddy Moanda Kamono, Faustin Linyekula et Pasco Losanganya
Bande sonore : Franck Moka, Faustin Linyekula
Régie lumière : Koceila Aouabed

24 et 25 janvier 2020
Théâtre Garonne