CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Complexe(s)// Odyssud




PETITS SECRETS DE SOI


publié le 01/12/2019
(Théâtre Grand Rond)





C’est qu’il y avait de l’agitation à deux pas du théâtre du Grand Rond ce jour-là… D’un côté une manifestation surréaliste (comprendre : bataillon de CRS aligné face à des contestataires réclamants « des câlins et des bisous »), de l’autre, rue des Potiers, la nouvelle création de L’Agit. Cette compagnie toulousaine, qu’on ne présente plus, y dévoilait Complexe(s), spectacle jeune public abordant le sujet de l’estime de soi. En route vers les chemins d’un âge pas si tendre.

« Je voudrais être… »

Iris et Clémentine sont deux amies d’enfance. Devenues toutes deux comédiennes à l’âge adulte, elles se remémorent leurs souvenirs de petites filles et cheminent jusqu’aux bancs de l’école élémentaire. Pas facile à l’époque de se sentir bien dans sa peau. Entre obéir aux injonctions de maman et trouver sa place au milieu des autres copines, grandir n’est pas un simple jeu d’enfant. Il y a les étiquettes que collent les autres et ses propres barrières invisibles. L’herbe est forcément plus verte chez le voisin (croit-on), et l’on ne considère que son propre regard sur soi, fatalement négatif et dévastateur. Trop petite, trop timide, trop belle, trop populaire… La litanie paralysante des défauts accentue ce besoin de vouloir être dans la norme. Ne pas se faire remarquer, être le centre de tous les regards, la petite voix intérieure est tiraillée par des contradictions intimes et violentes. De l’élection des délégués de classe à la journée d’anniversaire, maman désire le mieux pour sa fille et donne des conseils comme d’autres gèrent leur carrière professionnelle. « Tu seras ceci ou bien cela… mais pas trop. »
Être impeccable, pour faire plaisir ou pour être acceptée, à quoi ça rime ? C’est la question que se posent Iris et Clémentine. On se jauge du coin de l’œil, on jalouse celle que tout le monde regarde, on devient langue de vipère pour se moquer de ce garçon qui ne comprend rien. Vue d’une hauteur d’adulte, la franchise sans retenue des enfants entre eux parait toujours cruelle. Mais la pression sociale que font peser inconsciemment les parents sur leur progéniture, n’arrange rien. Les mois et les années passent, les amitiés se forment. On va trouver chez l’autre les qualités qui font défaut chez soi (« Tu es si belle avec tes cheveux longs » ; « Tes parents sont divorcés, c’est trop cool ! »), et cette force que donne le regard de l’autre. Le juste-milieu entre détestation et adoration est difficile à trouver. À la maison, gare à ne pas se prendre pour Narcisse, le bellâtre de la mythologie, amoureux de son propre reflet… Entre miroirs et écrans numériques, même combat. L’ambivalence des désirs bouscule les émotions, on voudrait hurler sa jalousie lorsqu’une copine réussit, et se cacher sous terre lorsqu’on reçoit des compliments. Les années passent encore, l’adolescence pointe le bout de son nez, avec son cortège de paraître, d’images, de modes et de réputation. Être soi-même, assumer sa part d’originalité, sa différence, simplement et avec bienveillance, arpenter le chemin entre le caractère inné et un comportement acquis. Prendre du recul sur ses supposés défauts, pour s’en moquer plus tard, et s’épanouir. Au final, apprendre à s’aimer ?

Image et norme

Un spectacle jeune public parlant à la fois aux enfants et aux parents, sans être moralisateur ni simpliste, ce n’est pas si courant. Complexe(s) débute d’abord en donnant la parole en voix off à des enfants d’une cours d’école, une parole désarmante qui instaure une atmosphère à la fois légère et grave. Ce genre de confidences, les comédiennes Clémence Barbier et Inès Fehner en font également, par le biais de leurs alter-egos Clémentine et Iris. Adultes et enfants se donnent donc rendez-vous à un point où se rencontrent l’intime et l’universel. Soi et les autres. Le texte met en relief l’étonnante facilité avec laquelle les individus de tout âge se trouvent des tares, des défauts, et combien il est difficile de s’en détacher. Par ses volumes cubiques et panneaux mobiles, la scénographie s’appuie sur la projection d’images vidéos comme une multitude d’écrans simultanés. La mise en scène dose subtilement ce kaléidoscope de gros plans, de silhouettes dessinées, et évite ainsi d’asphyxier la présence des comédiennes. Les lumières tamisées accompagnent délicatement les aveux de chacune, plaçant presque le public en position d’oreilles bienveillantes. Le duo complice utilise plusieurs prises de paroles (mots d’enfance, d’adulte devenue, et de comédienne), jusqu’aux interventions de Julien, alias Capuche, qui viennent donner une belle perspective au propos. Alors que Clémentine et Iris sont préoccupées par le qu’en-dira-t-on, Julien rejette avec humour la pression de la norme, et assume sa personnalité.
Avec cette nouvelle création, la compagnie L’Agit signe un spectacle drôle, tendre et pudique, accessible à toutes les sensibilités. Certains pourraient objecter l’absence de développement des rapports filles / garçons (assez changeants dans la tranche 6-12 ans), mais ce serait là chercher la petite bête. Complexe(s) parvient à émouvoir juste ce qu’il faut, et à questionner petits et grands sur ces petits secrets de soi que l’on garde à l’intérieur. Ce clou-ci, sans complexe, recommande.

Marc Vionnet









55 min
De : Clémence Barbier, Inès Fehner
Mise en scène : Clémence Barbier, Inès Fehner
Avec : Clémence Barbier, Inès Fehner, Julien Chigot
Regard extérieur : Nathalie Hauwelle
Montage, vidéo plateau : Julien Chigot
Chef opérateur : Samuel Lahu
Musique originale : José Fehner
Lumière, son et plateau : Patrice Lécussan, Agathe Louyot, Josselin Roche

© Marc Vionnet / Le Clou dans la Planche

12 au 14 mars 2020
Odyssud