CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Chut !// Théâtre du Grand Rond




FRAGMENTS


publié le 14/02/2020
(Théâtre du Grand Rond)





Comment ça Chut ! ? Ce n’est pas le Clou qui le dit, c’est le nom de la nouvelle création de la compagnie 11h11. Un équipage habitué du théâtre du Grand Rond puisque les spectacles Le 11/11/11 à 11h11 (voir ici), et L’homme est le seul animal qui porte des bretelles (voir) sont déjà passés par la rue des Potiers. Chut ! voit la prose de Daniil Harms s’étaler au grand jour. Harms ? Une des figures de proue de l’avant-garde russe de l’entre-deux-guerres.

Les petits papiers

L’œuvre du poète russe est particulière à plus d’un titre. N’ayant pu publier que deux poèmes seulement de son vivant, ce contemporain de Vladimir Maïakovski fut censuré à maintes reprises par le régime stalinien, et exilé à Koursk. Ne vivant à Leningrad que de ses traductions et publications pour enfants, Harms ne verra jamais ses poésies éditées. En 1941, il meurt de faim à 37 ans emprisonné dans un hôpital psychiatrique. L’appartement de Harms est détruit par un obus, mais un ami du poète réussit à récupérer une valise remplie de manuscrits, des centaines de feuillets. Précurseur de l’absurde, l’auteur sera réhabilité à partir de 1956. Georges Nivat, spécialiste français du monde russe, range Harms dans « la grande famille des désespérés rigolos » ; à raison d’ailleurs car le poète est un des fondateurs de l’Oberiou, une association pour l’Art Réel (courant littéraire et philosophique du modernisme russe). La presse de l’époque qualifie leurs manifestations artistiques de « hooliganisme littéraire », tant les lectures et autres spectacles du mouvement sont absurdes et décalés.
Qui a déjà vu un portrait de Daniil Harms a sans doute été frappé par ces yeux clairs et pénétrants, ce visage sec et intense comme pouvait l’être celui d’Antonin Artaud. S’inspirant d’un autoportrait dessiné au rebord d’un manuscrit, le comédien Alexis Gorbatchevsky reprend la silhouette longiligne du poète pour lui redonner vie. Grand manteau informe et élimé, mitaines, chapeau mou et pipe en bois. Ainsi Chut ! se construit autour d’une trentaine de textes courts tirés de l’œuvre du dandy excentrique. Le comédien évolue dans une scénographie faite de carton et de papier kraft. De petits personnages découpés sont les protagonistes de saynètes extravagantes, où les petites vieilles tombent une à une par la fenêtre quand d’autres se font écraser par une énorme boule de papier. Avec Harms, répondre à un courrier revêt un caractère surréaliste proche de la névrose verbale : triturer le discours à l’infini pour tourner autour des mêmes idées simples et ne plus s’empêcher de soliloquer. Ionesco et Beckett ne sont pas loin. Les textes sont empreints de tendresse et d’ironie, très souvent teintés d’humour noir. Comment parler de Pouchkine sans le comparer à Gogol ? Comment décrire « de braves gens qui se bagarrent » ? Et raconter l’histoire de cet homme ensommeillé qui se promet de ne pas dormir ? Une « symphonie pour marteau et planche », à quoi cela peut-il ressembler ?

Déconcertant

Si l’on peut encourager la volonté de faire connaître Daniil Harms en France, la nouvelle création de la compagnie 11h11 semble tâtonner à divers niveaux. L’œuvre du poète russe est par essence faite de bouts d’histoires, d’un amas hétéroclite d’enchaînements absurdes et d’accidents… mais la sensation d’inachevé ressentie en sortant du spectacle est davantage liée à la structure même de la pièce, plutôt qu’à l’esprit saugrenu de l’auteur. Cette fin en queue de poisson en aura dérouté plus d’un.e ce soir-là… à tel point que le public a pu se demander s’il n’y avait pas eu un problème technique. Hormis ces instants où la silhouette invisible de Harms semble apparaître entre chaussures et chapeau, l’absence de fil conducteur y est peut-être pour quelque chose ? Le choix d’un jeu avec très peu d’incarnation et une relative distance permet de faire entendre distinctement les mots du poète. L’adresse au public paraît pourtant flottante, comme indéterminée (parfois avec un regard « tourné vers l’intérieur »), hésitante entre un quatrième mur et une interaction avec les spectateur.rices. Ce qu’il est savoureux pourtant de permettre cette circulation de regards entre comédien et public, une connivence qui décuplerait possiblement l’humour de Harms.
La scénographie pertinente développe un univers complémentaire aux mots, bien que le choix visuel soit quelque peu timide. Paradoxalement, la manipulation de la régie plateau dégage un côté fastidieux, « technique », et n’aide pas le comédien à se mettre à l’aise dans la succession de saynètes. Les coutures de la mise en scène sont très visibles, et gagneraient à s’effacer au profit d’un déroulement plus fluide et ludique. C’est d’autant plus frustrant que l’idée d’alterner des poèmes en prose avec des textes sur le quotidien de Harms donne envie d’en savoir plus sur ce personnage atypique. Il est des œuvres qui mettent du temps à se laisser apprivoiser. La rencontre de cette création avec le public sera l’occasion de cristalliser les choix effectués durant les répétitions. Pour sûr, il y aurait matière à un second regard cloutesque, une fois que le spectacle aura trouvé un costume sur mesure.

Marc Vionnet









45 min
De : Daniil Harms
Avec : Alexis Gorbatchevsky
Regard extérieur : Nicole Garreta
Régie Lumière : Margot Falletty

© Marc Vionnet / Le Clou dans la Planche

11 au 15 février 2020
Théâtre du Grand Rond