CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Christine L.// Théâtre du Grand Rond




ET CELA NOUS REGARDE


publié le 07/04/2019
(Le Ring)





Je parle du crime commis sur l’enfant, désormais accompli, mais aussi je parle du crime opéré sur elle, la mère. Et cela me regarde.

Marguerite Duras, 
« Sublime, forcément sublime Christine V. », 17 juillet 1985

 

Une création nommée Christine L. ciblant les années 80 : la référence s’impose. Si elles n’annoncent pas un travail fermé autour d’un fait divers précis, les coautrices de la compagnie MaëlströM ont certainement pensé à cette tribune de Marguerite Duras sur Christine Villemin.
Tabou majeur, extrémité sordide, l’infanticide est le plus tragique symptôme d’une réalité tue au long des siècles, puis lentement portée à la surface par des générations de plumes féministes : la maternité n’est pas toujours l’évidence que l’on croit.

Arrière-plans

La Grèce Antique n’a-t-elle pas tout dit de l’humain ? N’a-t-elle pas prédit tous les monstres que nos liens sociaux et familiaux, par leurs imperfections et petits crimes quotidiens, sont capables d’enfanter ? A l’arrière-plan de cette Christine, l’ombre immense de Médée. La délicieuse Barbare. Personnage dont on chérit la toute-puissance, effroyable certes, mais si insolente, véritable désaveu des lois fixées par les hommes. Pas question de fragilité, ce qu’il y a de brûlant et de subversif en ce personnage, c’est qu’il survit au crime. En guise d’expiation Médée s’envole, triomphante et libre, sur son char. La violence symbolique de ce mythe est bien celle d’une femme s’octroyant, à travers l’infanticide, le droit de tuer la mère en elle, sans que ni les dieux ni les hommes ne l’en punissent.
Voilà pour la longueur de corde. Nous pourrions viser plus près, tenez, les années 80, en pleine Affaire Grégory. Bien que le temps ait modifié la perception de ce fait divers, à cause de Duras, la thèse de l’infanticide survit aux non-lieux. 1985, donc. À la demande de Serge July, l’écrivaine publie un article dans Libération, « Sublime, forcément sublime Christine V. », et déclenche un énième scandale. Son tort premier est de tenir pour acquise la culpabilité de Christine Villemin dans la mort de son enfant. Seulement pour Duras, il ne s’agit que d’une base de réflexion, et elle entend bien amnistier la mère au nom de la femme. Manifeste féministe cru, article magnifique mais fou, terriblement maladroit, du Duras pur bouillon comme on l’adore ou la déteste, bref c’est le tollé. Au-delà d’une confusion des genres, d’élucubrations déplacées où l’écrivaine se substitue à une instruction en cours, son article soulève de véritables questions. « Pourquoi la naissance d’une mère par la venue de son enfant ne serait-elle pas ratée, elle aussi ? »

Et les Christine

Dans le travail de la compagnie MaëlströM, ces figures ne forment qu’un sous-texte, certes de taille, mais qui ne s’exprime pas directement. D’emblée le ton décroche, et plaisamment d’ailleurs, de l’emphase que ces bases pourraient laisser craindre. La femme au foyer y devient un clown névrotique, aux pantomimes réjouissantes, traversées de mots rares. Elle s’agite entre ses trois murs, sur ses talons, sous sa robe et son rouge à lèvres ; on la croit sortie d’une de ces publicités des années 50 qui passent aujourd’hui pour des parodies. Puis le spectacle embraye, change peu à peu de ton, le rire jaunit, noircit, jusqu’à toucher au grand-guignol. Par des recours théâtraux qu’on ne révèlera pas, le personnage se fracture. La compagnie a vraiment cherché comment traduire l’usure progressive, le dédoublement de personnalité ; du point de vue formel, quelques surprises. Tout prend vie, fini l’inertie, mais ce n’est pas une fée qui tient la baguette…
L’aliénation des femmes à leur quotidien est un sujet plein, qui suffirait amplement à développer le thème de la névrose, et à le pousser jusqu’au point de rupture. La création pourrait, devrait peut-être, s’en tenir à ce premier état de fait : comment un esprit soumis à un schéma de perfection (sur la gestion du foyer, en l’occurrence) peut imploser et briser la cellule familiale dans le sang. Tout est techniquement en place pour donner vie théâtrale à cette seule mais possiblement vertigineuse problématique. Le cadre de vie s’anime, se dérobe, la dimension spectrale fonctionne… On s’en tiendrait volontiers à cela, et on dirait bravo.
On dira plutôt : halte ! Un pas de plus est franchi, qui amoindrit le propos, rend le parcours de Christine presque anecdotique : la compagnie a voulu expliquer l’acte, ou ce qui le déclenche. Le Jason de Christine l’a trompée. Et l’écriture de suivre : comment se relever d’une telle trahison ? Larmes, désespoir, vengeance ? Heureusement, l’autodérision des comédiennes protège le spectacle sur cette pente glissante. C’est le mythe de Médée qui impose sa petite dictature à la compagnie. Soudain, la trahison conjugale, l’adultère, se trouve au cœur des enjeux. Est-ce vraiment là le sujet que les coautrices de MaëlströM ont souhaité aborder ? On espère que non. On n’imagine pas que l’on puisse sérieusement faire de l’infidélité, grand épouvantail moral, un cheval de bataille féministe… Si ce n’est pas le cas, ouf, mais alors il y a un souci d’écriture, car la trajectoire du personnage induit bien cette lecture. Il s’en faudrait de peu, quelques images et répliques à escamoter, pour s’en tenir à une réflexion plus universelle, sur un quotidien carcéral, schizophrénique ; une réflexion qui nous regarde toutes et tous ?

Manon Ona









Création collective : Compagnie MaëlströM
Texte et mise en scène : Belén Cubilla, Chloé Duong, Eva Rami
Création musicale : Yann Coron
Conception décors : Sylvain Magnee
Création lumière : Mathilde Pachot et Julien Lamothe
Création vidéo : Rares Ienasoaï
avec Belén Cubilla, Chloé Duong, Cécile Morelle

7 avril 2019
Théâtre du Grand Rond