CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Chers// Théâtre Garonne




NAISSANCE DES FANTÔMES


publié le 13/10/2020
(Théâtre Garonne)





« Nous pouvons trouver notre réalité cachée,
comme si nous vivions notre vie et notre mort au même moment.
Il faut vivre avec les morts, les inviter tout près de nos corps. »
Tatsumi Hijikata, fondateur de la danse butō

 

Je danse parce que je me méfie des mots : avec le titre d’une de ses précédentes et intimes créations, la chorégraphe et danseuse Kaori Ito confirmait que son langage naît dans le geste. Avec Chers, l’artiste nippone, invitée pour la quatrième fois du théâtre Garonne, convoque pourtant cette fois au plateau quelques mots. Des mots matières à danser, des mots dans lesquels chacun·e de ses six interprètes ira puiser l’incroyable énergie pour conduire, une heure durant, le public à la frontière troublante d’un monde où morts et vivants se frôlent, et s’affrontent.

Âmes errantes

Écrire des lettres aux morts de sa vie. Une fantaisie d’artiste ? Qui sait. Ou peut-être chez Kaori Ito une sensibilité nourrie par ses origines japonaises et les croyances d’une contrée où les esprits rôdent autour des vivants. Un lien palpable entre deux mondes, entre invisible et visible, une manière d’habiter le monde dans son entièreté, en pleine conscience de l’esprit des lieux, des éléments, des êtres, fussent-ils disparus. Sur la scène nue de l’atelier du théâtre Garonne, des hommes et des femmes au sol, comme stoppés net dans un geste. Parmi eux, une femme déambule, appelant un Lazlo perdu qu’elle semble parfois apercevoir ici ou là, tel un souvenir fugitif. Parfois elle tente de capter le regard, l’attention d’un homme qui erre, sans but précis, comme égaré mais fuyant toujours, puis coulant au sol. La femme s’accroche mais ses mains se referment sur du vide. « Je suis mort Delphine ! ». Et Delphine Lanson – actrice dansante absolument exceptionnelle tout au long du spectacle – d’entreprendre un cérémonial pour accompagner le dernier souffle. Les mots jaillissent, ceux de Delphine, ceux des autres aussi : fragments de lettres aux disparus pour rappeler les jours heureux, dire le manque inexorable, raconter la recomposition du monde de ceux qui restent. De ces mots adressés aux fantômes jaillit un souffle de vie, animant peu à peu les âmes, dansant, grouillant autour de Delphine. Quand s’animent les corps des danseurs, c’est une armée qui se dresse, martelant le sol. Delphine est des leurs, entrant dans la danse comme dans une lutte effrénée. Parfois tout bascule et elle semble bien seule, Delphine, à lutter contre les esprits. La voilà malmenée par ces êtres grimaçants aux gestes saccadés, figures de yōkais, ces esprits espiègles et tapageurs de la culture nippone, qui s’amusent à l’envi à chahuter les vivants.

Danse des ténèbres

Danse guerrière, danse transe, la chorégraphie plurielle de Kaori Ito puise dans le hip-hop et la tradition la plus japonaise qui soit. Gestes saccadés, corps coulants, pas martelés, la gestuelle engagée donne à voir des images fortes, nourrie des danses traditionnelles japonaises et du butō, cette « danse des ténèbres » telle que la qualifiait son fondateur le chorégraphe Tatsumi Hijikata. Une danse intense qui laisse voir, à travers le corps, les agitations de l’âme. Un art qui puise au plus profond de l’être, rendant un cri grimaçant objet de beauté, à la manière d’un Edvard Munch. Ainsi, dans l’interprétation de Léonore Zurfluch, soudain jaillissent de saisissants reflets de l’iconique Carlotta Ikeda. Portée par une partition éclectique qui lui confère une universalité, du classique à des rythmes proches de la transe en passant par la saturation d’une guitare ou le mielleux d’une chanson commerciale, la danse de Kaori Ito explose, débordante d’une énergie communicative, épuisant les corps. Dans une danse à mort pourtant jaillissante de vie, Chers abolit les frontières entre deux mondes que nombre de sociétés cherchent à séparer, à repousser l’un contre l’autre. Chez les vivants comme chez les morts, il n’est question ici que d’âme. Chers révèle cette cohabitation nécessaire à une vie vraiment entière. Kaori Ito le rappelle : « Ouvrir nos yeux sur l’invisible est une manière douce de guérir de nos blessures. »

Véronique Lauret









Direction artistique et chorégraphie : Kaori Ito
Texte : Kaori Ito, Delphine Lanson et les interprètes
Collaboration artistique : Gabriel Wong
Interprètes : Marvin Clech, Jon Debande, Nicolas Garsault, Louis Gillard, Delphine Lanson, Leonore Zurfluh
Composition : François Caffenne
Lumière : Carlo Bourguignon
Aide à la dramaturgie : Taïcyr Fadel

© Josefina-Perez-Miranda

Du 9 au 15 Octobre 2020
Théâtre Garonne