CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Change me// Théâtre Sorano




GENRE(S)


publié le 16/11/2019
(Théâtre Sorano)





C’est dans le cadre de Supernova, relais de festivals et de structures de programmation qui soutiennent la jeune création, que la Compagnie Mauvais Sang présente Change me au théâtre Sorano. Elle y prend le parti difficile de mélanger les genres littéraires, les époques et les langages pour évoquer le sujet de l’appartenance à un genre sexué : comme une image de tous les possibles, de toutes les tonalités, et de toutes les sociétés compilés, empilés dans un seul corps.

Tragique

Le poids de l’appartenance sociale et de l’absence d’allié·e·s dans la quête intime d’une sexualité est ici présenté à travers la violence de l’ignorance ou du tabou, comme celle des clichés, des médias et des institutions qui portent immanquablement la question d’un ordre exclusif des genres. Change me est une fiction tragique traversée par le mythe et ses réécritures. Des textes fictifs mêlés à un fait divers dont les aboutissants sont chargés de mensonges, de travestissements, de non-dits, d’intervention divine ou de prédiction malheureuse, de métamorphose et de fin violente : fatale. Le personnage principal tient de tout cela : jeune trans, il est, au moment de vivre son désir, forcé de (se) révéler sa propre imposture. Une impasse qui fait basculer tous les liens : le désir se mue alors en violence. Brandon Teena, jeune transgenre américain assassiné dans de telles conditions et Iphis, personnage mythologique, nourrissent l’histoire de ce vertige. S’agit-il d’une histoire de sang ? Ou encore, de la marque au fer rouge que porte Éros : le désir, dont la violence intime ressemble à la supercherie vieillie de l’innocence perdue, leurre social ?

Mineur(e)

La question de l’âge est cruciale dans l’intrigue de ces fictions croisées. L’emploi de la langue des jeunes, issus de moins jeunes aussi paumés qu’eux, renvoie encore plus aux marges de la pauvreté des corps et des vies ; de l’absence d’avenir et de liberté. La fraîcheur et la fougue des comédiens y répondent de façon éloquente. C’est d’autant plus glaçant de voir ces corps exposés à leurs propres énergies, directes et brutes, encore taillées à la hache par l’envie d’en découdre, de faire sauter les verrous des premières fois et d’un carcan familial dont ils ont honte et qu’ils dénigrent. Le plateau est partagé en trois lieux d’égale importance. Une voiture, une salle de bain et un séjour permettent de confronter les corps à diverses qualités d’espace : le dehors, à la fois sauvage et sans loi, l’intime et le social. Chacun comporte son degré de danger et de contrainte, et la transgression y est vécue différemment. Le mensonge du personnage, et par effet de miroir des autres protagonistes, est permanent. Car le désir de se transformer et d’être ce qu’ils veulent qu’on pense qu’ils sont ou doivent être semble sans borne. Les esprits s’échauffent dans ce mille-feuille, sans autres moyens que les mots et les images que véhiculent les statuts et les barrières générationnelles et sociales. Une prétention à la norme telle qu’elle aboutit à la perte de l’intime. Le tableau est ainsi ficelé par un suspens inquiétant que les narrations croisées prédisent. Mais la musique et l’usage de vidéos, qui redoublent le récit de témoignages après-coup, la scansion des vers de textes issus de la mythologie et la danse des corps joliment maladroits, transpercent le drame d’un espoir et d’une quête de vie à inventer. Désirs sourds et muets, bâillonnés, se font face et se heurtent tous à la peur de la monstruosité, en plein âge de grâce.

Actually…

Change me évoque ainsi de façon percutante le drame du désir de métamorphose au scalpel, celui que les hommes posent sur les sexes pour recoudre une norme assassine. À l’opposé, l’hermaphrodite est suggéré au regard du spectateur comme un·e ressuscité·e, mais lors d’une fin un peu maladroite, où les responsabilités institutionnelles, sociales et les conséquences intimes sont brouillées. La nécessaire réflexion sur la multiplicité des variations de genre, bien réelle et trop peu reconnue aujourd’hui, aurait ainsi pu aller un peu plus loin. Pour autant, la fresque du désir constitue une très belle et très réussie performance plastique et théâtrale.

Suzanne Beaujour







© DR


d’après Ovide, Isaac de Benserade et la vie de Brandon Teena / Camille Bernon et Simon Bourgade / Compagnie Mauvais Sang
Conception et mise en scène : Camille Bernon & Simon Bourgade
Avec Camille Bernon, Pauline Bolcatto, Pauline Briand, Baptiste Chabauty, Mathieu Metral
Collaboration artistique : Mathilde Hug
Scénographie : Benjamin Gabrié
Lumières : Coralie Pacreau
Son : Vassili Bertrand
Vidéo : Raphaëlle Uriewicz

12 et 13 novembre 2019
Théâtre Sorano