CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Cha Ô// L'Usine, Pronomades




DÉAMBULATION DANS TOULOUSE NÉCROPOLE


publié le 17/06/2018
(L'Usine, Pronomades)





Si pour le public il s’agit bien de déambuler, les artistes de la compagnie Les Ribines préfèrent parler d’arpentage. Le travail en amont fait toute la consistance des deux heures proposées à celles et ceux qu’un brin de marche n’effraie pas : avant d’accueillir le public, il s’agit de prendre le pouls d’un lieu, de percevoir son histoire, les fragments de mémoire enfouis sous son présent et ses ravalements, de converser avec les locaux, de recueillir pour ensuite colporter. Moyennant quoi, vous voilà parti·e avec Pierre, tombeur de -t-, en quête du Cha Ô, le long d’une invisible faille. Car tout myope qu’il soit, Pierre est doué pour percevoir l’invisible.

« Si vous sentez un caillou dans votre chaussure,

c’est peut-être votre os »

L’attrait de cette promenade atypique tient à la confusion des espace-temps et aux points d’entrée insolites dans le récit. La compagnie aurait pu se contenter d’explorer les strates temporelles inscrites dans les murs d’un quartier historique, c’eût été intéressant en soi, mais sans se démarquer, toutefois, du travail documenté d’un guide. Le passé de Saint Cyprien, sa tradition hospitalière – à tous les sens du terme, si on veut bien se rappeler les vocations de La Grave et de son imposant voisin dans les siècles passés – transparaissent ici dans un chaos de mots, un écheveau particulièrement fantaisiste. Une étonnante approche de l’écriture, qui part en constellation, forme une galaxie très personnelle, une mythologie nouvelle paradoxalement nourrie de tout ce que l’espace arpenté a réellement vécu.
Il faut dire que le quartier donne prise à l’imaginaire et à ces micro-récits de veine médiévale. Les noms et la fonction initiale des bâtiments irriguent la fiction. Proximité des Abattoirs aidant, Pierre se sent des faims de pèlerin, son monologue ne s’éloigne jamais longtemps du couteau de boucher et du sang ruisselant, du ton de l’évidence et non de la truculence – Pierre voit et vit le passé au milieu du présent, l’origine des lieux remonte entre les briques, les pièces de viande issues de ces murs abritant désormais un musée pendent, sous ses yeux et les nôtres, aux crocs du marché séculaire de la place, avant de rejoindre, bleues encore, les assiettes d’institutions locales (qui fermèrent leurs portes il y a peu).
Cha Ô, c’est aussi une langue joueuse, fragmentaire, où tout s’emberlificote, où l’on franchit douloureusement le « col du Périnée » et l’on contemple un joli « mur en Mozambiques ». Un récit hanté par l’Indien, personnage tutélaire et changeant, ici guérillero de la saucisse, expert en dépeçage et en sanguette, qui refait le lit de la Garonne quand celle-ci menace de fuser en djeïzeurs – réminiscence des grandes crues du XIXe siècle, qui plongèrent le quartier sous les eaux ? Sans doute, Charlotte et Pierre-Louis connaissent leur chapitre. Passé, présent et proche avenir : ces bâtiments que l’on déserte, que l’on abandonne à d’autres puissances que la Peste noire, chacun peut tirer la réflexion qu’il préfère du constat des mutations qui opèrent, et dont cette proposition rend un écho à la fois humble et excentrique. Un art de la rue au ras des briques, du mortier qui s’effrite, de la porte disparue où plus personne ne toquera, des habitants, ceux du dedans comme du dehors, qui tous font l’histoire du lieu. En concluant la déambulation, on la ressent plus fortement qu’on l’aurait cru, cette sensation d’avoir arpenté dans l’épaisseur de l’espace-temps.

Manon Ona









avec Pierre-Louis Gallo et Charlotte Petitat
Regard extérieur et mise en espace : Marie Delaite
Graphiste-scénographe : Jérôme Coffy
Dessinateur : Manu Ber

©L’Usine

17 juin 2018
L'Usine, Pronomades