CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Ceux que j’ai rencontrés…// Théâtre Sorano




HAVE A NICE TRIP


publié le 11/10/2018
(Théâtre Sorano)





Étranger, ma coutume est d’honorer les hôtes,
quand même il m’en viendrait de plus piteux que toi ;
étrangers, mendiants, tous nous viennent de Zeus.

Eumée à Ulysse, L’Odyssée, chant XIV

 

La culture belge a une accointance certaine avec l’absurde : qui mieux qu’un collectif basé à Bruxelles pouvait donc s’attaquer aux méandres des politiques migratoires européennes ? Le NIMIS Groupe est un métissage de comédiens issus des écoles de Rennes et de Liège, venus des quatre coins de l’Europe occidentale : Belgique, Suisse, Suède, Bretagne (mazette) et Nouvelle Aquitaine (fichtre !). Des frontières, ils en ont traversé, sans même un passeport. L’espace Schengen comme terrain de jeu. Comment comprendre alors que cette fluidité se mue pour d’autres en forteresse de murs et barbelés, en mer glacée et assassine ? Cinq ans de documentation sur le sujet auprès de juristes, militants, parlementaires, chercheurs, travailleurs sociaux, et des ateliers avec des demandeurs d’asile en centres ouverts ou fermés qui jouent avec eux sur scène, ont abouti à la création de Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu, présenté au Sorano en ce début de saison.

Bons baisers de Lampedusa

Comment embarquer pour où que ce soit aujourd’hui sans les sempiternelles consignes de sécurité et avertissements de tous ordres ? Ladies and gentlemen, sachez que vous pourriez être accusés de délit de solidarité en assistant à ce spectacle : il est encore temps de quitter le navire. Pour ceux qui restent, complices désobéisseurs, vous gagnez le droit d’en apprendre de belles sur ce qui se passe à vos frontières et dans vos centres d’accueil. Oubliez l’Eldorado rêvé, représenté sur un coin de pelouse façon Déjeuner sur l’herbe avec un bon Mozart, visitez plutôt le Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides, le centre ouvert de la Croix Rouge, celui, fermé, de Bruges et le Pôle Emploi du coin. Enfin, tout ça, c’est si vous n’avez pas sombré dans le détroit de Gibraltar, échoué sur une plage de Lampedusa, gelé dans le train d’atterrissage d’un avion ou chuté du vertigineux mur de Mellila. Ah oui, il aura aussi fallu échapper aux gourdins. « S’ils te tuent, c’est ton destin ; s’ils te ratent, tu entres en Europe », raconte l’un des réfugiés qui retrace son parcours du combattant. Comme les membres du NIMIS Groupe, il porte un élégant costume noir. Comme eux tous, il se nomme Bernard Christophe – nous aussi on se ressemble tous, non ? Et comme eux tous, il s’adresse à la salle sans pathos et même, avec humour. Il témoigne, sans culpabiliser ni demander la charité : nous ne sommes pas ses oppresseurs, il n’est pas notre victime. Nous sommes une seule humanité, au milieu de laquelle d’aucuns dressent des murs.

« L’Europe est-elle en guerre ? »

Oui, quand même, on peut se demander : ce lexique de l’état de siège et de l’assaut, les garde-frontières, le conseil de sécurité, la surveillance satellitaire, les hélicoptères, les navires de patrouille, les armes… Et puis tous ces morts – 40 000 en 2018. Ça y ressemble. Mais alors, qui est en guerre et contre qui ? Personne chez nous, justement, rassure l’Europe d’une main en inquiétant de l’autre. Ce qui est certain, c’est que tout cela représente un gigantesque marché, impliquant l’ensemble des pays de l’Union et leurs interlocuteurs de l’autre côté de la Méditerranée. Un business de la sécurité à l’échelle internationale, qui fait même de la société britannique leader du secteur le deuxième employeur mondial avec 620 000 salariés. De là à en conclure que les « flux migratoires » que l’on brandit à nos oreilles constituent une juteuse affaire dont l’Europe ne voudrait se passer, il n’y a qu’un pas.

Un théâtre de l’accueil

Loin du petit bout de la lorgnette, de la larme facile ou de l’indignation confortable, le NIMIS Groupe vient questionner le sujet en en explorant les mécanismes retors, chiffres et témoignages à l’appui. Une enquête rigoureuse, dont la dense matière est offerte au public, sans lourdeur pour autant. Le long travail dramaturgique au plateau a sculpté des vignettes qui, assemblées entre elles, dressent un tableau à la fois complexe et accessible, éclairant astucieusement les biais et aberrations du système. Un théâtre du réel, qui joue en permanence le décalage des représentations, au propre comme au figuré, afin de permettre au spectateur de s’immiscer. Un spectateur qui jamais n’est violenté, malgré la dureté du sujet. Un spectateur authentiquement accueilli comme un partenaire, sans condescendance ni prise d’otage. Et dont on présume de l’intelligence en lui transmettant tous les outils pour l’exercer, tout en lui ménageant des soupapes de rire et de légèreté. Un spectateur qui peut sortir heureux et grandi de cette rencontre, reconnaissant à ces treize comédiens d’avoir traversé tant de frontières.

Agathe Raybaud









Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu

Conception et mise en scène : NIMIS Groupe ( David Botbol, Romain David, Jérôme de Falloise, Yaël Steinmann, Anne-Sophie Sterck, Sarah Testa et Anja Tillberg)
Écriture et jeu : NIMIS Groupe, Jeddou Abdel Wahab, Samuel Banen-Mbih, Dominique Bela, Tiguidanké Diallo, Hervé Durand Botnem et Olga Tshiyuka
Assistants : Olivia Harkay, Pierrick De Luca, Sarah Heborn
Médiatrice culturelle / Lien associatif : Olivia Harkay
Vidéo : Yaël Steinmann, Matthieu Bourdon
Directeurs techniques : Nicolas Marty, Julien Courroye
Création sonore : Julien Courroye
Création Lumière : Pierre Clément, Alice Dussart
Costumes : Édith Bertholet
Régie Lumière : Nicolas Marty
Régie Son : Florent Arsac
Régie Vidéo : Gauthier Roumagne

© Nimis Groupe

11 octobre 2018
Théâtre Sorano