CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Ces gens-là// Le Fil à plomb




LA MÉNAGERIE DU PLAT PAYS


publié le 01/06/2018
(Le Fil à plomb)





« Je m'étonnais surtout
d'être de ce troupeau »


Il est des titres bien choisis, qui attisent la curiosité. Ces gens-là : de toutes les chansons de Brel, peut-être celle que l’on préfère, encore qu’il soit difficile de choisir. On s’étonne toujours de sa férocité, cette veine pamphlétaire que l’humour ne vient pas adoucir. Une chanson qui attirait le comédien Frédéric Claude pour sa théâtralité – de cette rencontre avec un texte, une composition musicale et l’incarnation fascinante du chanteur belge lorsqu’il montait sur scène, le désormais Ariégeois fit un spectacle.

« J’ai deux mots à vous rire » (Les F…)

On ne savait pas trop à quoi s’attendre, ce fut une étrange surprise que de renouer avec le tour de chant ; le plus rigoureux et épuré tour de chant, sur un tiers-répertoire, s’entend. A cour, le pianiste John Asquith, sage et concentré. A jardin, Frédéric Claude, autour d’un micro qui ne bougera pas d’un millimètre, contrairement à lui. En costume, la mèche tirée en arrière et la cravate distendue juste ce qu’il faut, le comédien assume sans complexes la piste du mimétisme, qu’il fallait sacrément oser. Entre chaque titre, trois pas de côté, une rituelle gorgée d’eau, et punto basta – au suivant ! Plus personne ne propose ce genre de choses de nos jours, non ? Une forme scénique désuète, c’est le mot, une forme que l’on ne voit plus guère dans les théâtres ni les salles de concert, en tout cas. Il faut pourtant bien l’avouer : on y prit un plaisir coupable. Sauf à écouter Brel tous les jours ou à guetter la moindre faiblesse vocale – les pièges techniques ne manquent pas ici, et du reste Frédéric Claude a bien travaillé son chapitre – ce plaisir peut sans peine, et semblait bien être, ce soir-là, partagé.
Entièrement rivée aux textes, dépourvue de tout artifice, la forme n’est pourtant pas aride et c’est la plume, portée par l’énergie de l’interprète, qui peuple le plateau. Un poète doublé d’un conteur, une plume qui donne vie. On ne dira jamais assez la beauté de cette langue insolite, picturale, où les maisons tire-bouchonnent et pleurent à grosses planches, où les vieux sont habillés de raide, où des sonneries ébrèchent les soirées d’amants tristes ; une langue qui aura cherché et trouvé tout le relief qui manque au Plat Pays.
Selon la promesse du titre, la majorité du répertoire compose une galerie, égrène ces « gens-là » – Flamandes, bourgeois, bigotes, jeunes amants et vieilles âmes, faux riches et vrais cons. Un carnaval bien souvent satirique, parfois attendri. On se régale de ce défilé doux-amer, on guette la victime suivante. Dommage, du coup, d’avoir sacrifié à quelques unes des chansons les plus emblématiques, comme « Amsterdam », plutôt que d’assumer un cap franc sur ce point, qui aurait donné une identité plus nette à ce tour de chant. Car c’est la part théâtrale qui réussit le mieux au comédien, qui tient très bien les contrepoints rythmiques, sans parler de tout l’espace de jeu ouvert par les fugitifs personnages. Ce qu’il faut de contraction et de nervosité pour relever le sel de chaque chanson.
Un joli moment, acidulé comme on aime, et d’une modestie trompeuse.

Manon Ona









 

Chansons de Jacques Brel
Interprètes : Frédéric Claude et John Asquith au piano

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1er juin 2018
Le Fil à plomb