CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Cent millions qui tombent// ThéâtredelaCité




STUPEUR ET DÉCADENCE


publié le 31/01/2020
(ThéâtredelaCité)





Après leur remarquée Méduse inspirée du tableau de Géricault jouée en 2018 à Mix’art Myrys, voilà Les Bâtards Dorés sur le grand plateau du ThéâtredelaCité avec Cent millions qui tombent : une fulgurante ascension pour ce jeune collectif. Cette pièce-marathon confirme leur goût pour la relecture des œuvres classiques : ayant pour point de départ l’œuvre éponyme de Georges Feydeau, le projet mené depuis deux ans concentre ainsi ses forces vitales dans « le salon de Paulette [où] se succèdent valets, maquereaux, amants, maris et princes déchus ».

Un boulevard de circonstance

Les rideaux s’ouvrent sur une « danse des canards qui barbotent dans la mare ». Les regards sont interrogateurs. Le public hésite. Rire jaune ou de bon cœur ? Au fil des minutes, la ferveur du comédien fait disparaître l’hésitation : il ouvre le bal avec un ridicule inattendu – une gêne contagieuse et attendrissante avant de se fondre lui-même dans le premier acte…
La suite du scénario rassemble les fondamentaux du vaudeville : la maîtresse de maison trompe son mari avec Snobinet, les domestiques espionnent et astiquent l’argenterie, le mari rentre trop tôt. Et un héritage de cent millions de francs tombe sur Isidore – un homme sans le sou – sous les yeux d’un voyou. Les situations rocambolesques s’enchaînent à une cadence tonitruante, parfaitement tenue par les comédien·ne·s, tandis que les personnages deviennent de plus en plus improbables. La caricature n’est jamais loin : Serge – le mari – prend des allures de Zorro, Paulette – affublée de sa nuisette rose – est prête à tout pour l’argent, l’ami voyou agite sa chevelure blonde pour convaincre le mari de le rejoindre dans ses affaires… Ainsi, les vices de la bourgeoisie s’ébattent-ils dans un décor aux couleurs de boudoir.
Le traitement du premier acte est un sans-faute en termes de théâtre de boulevard. À l’image de la télé-réalité, le sexe et l’argent y tiennent une place centrale : depuis un siècle, le divertissement de masse ne semble finalement pas avoir tant évolué. Et le choix du vaudeville peut ainsi d’abord apparaître comme le regard critique de ces jeunes artistes sur l’attrait toujours irrésistible entre ces deux pôles magnétiques.

Mais où avons-nous atterri ?

Mais le spectacle prend la tangente lorsque le grotesque est poussé au-delà de ses limites par un insistant concert de pets. Bien plus que de raison. Les blagues les plus courtes n’étant plus de mise, cela devient même le fil rouge du spectacle. Qui aurait cru trouver un tel leitmotiv au Centre dramatique national de Toulouse ? Quelques spectateurs s’agitent, d’autres cherchent le sens à donner à cette outrance… ignorant encore qu’ils ne sont pas au bout de leurs surprises. Le deuxième acte pousse en effet l’écriture dans ses retranchements jusqu’au non-sens avec une impressionnante liberté, faisant exploser les codes… jusqu’au plateau lui-même, dans de grands éclairs verts. Le spectateur est d’autant plus pris au dépourvu que le collectif avait annoncé s’attacher « scrupuleusement à la partition […] écrite par Feydeau ». S’il est question de partition ici, on pense bien davantage à une relecture rythmique : une fine interprétation malgré l’apparence bouffonne du jeu.
Les Bâtards Dorés mettent ainsi la mécanique convenue du vaudeville en roue libre : le décor vole en poussière, les péripéties ne sont plus au centre de l’intrigue, les personnages appartiennent à différentes époques, et le burlesque est poussé au paroxysme. Mais de fait, tout l’espace est plus que jamais occupé par le théâtre et plus encore, par le plaisir du jeu. C’est lui qui guide l’action, à la manière des matchs d’impro, si ce n’est que la dramaturgie est ici tout à fait maîtrisée par les comédien·ne·s et qu’elle vient bousculer le monument patrimonial qu’est Feydeau : il fallait oser ! Cent millions qui tombent se présente ainsi comme le cheval fougueux d’une jeune génération qui pense et exprime de façon nouvelle les décadences de la société en s’autorisant tout : anachronismes, irreprésentable, incompréhensible, vulgaire… La liberté jusqu’à l’absurde : si certains spectateurs n’auront rien compris tandis que d’autres auront cessé de chercher à comprendre, tous auront traversé un épique moment de théâtre !

Clémentine Picoulet









Texte : Collectif Les Bâtards Dorés / Georges Feydeau
Avec Romain Grard, Lisa Hours, Ferdinand Niquet-Rioux, Jules Sagot, Manuel Severi, Lucien Valle
Création sonore : John Kaced
Création lumière et scénographie : Lucien Valle
Création costumes : Marion Moinet
Régisseur général : Constantin Guisembert
Administratrice de production et diffusion : Violaine Noël

24 au 31 janvier 2020
ThéâtredelaCité