CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Celui qui tombe// Théâtre national de Toulouse - Place de la Danse




INSTABLE


publié le 18/05/2018
(Théâtre national de Toulouse - Place de la Danse)





Pour n’avoir jamais vu le travail de Yoann Bourgeois, seulement prêté l’oreille aux louanges qui escortent ses créations depuis 2010, on avait hâte, ça oui. Hâte de découvrir au TNT ce plancher infernal, premier rôle d’une pièce pour six acrobates-danseurs et pour régisseurs plateau, lesquels ont plutôt intérêt à être précis (ils le sont). Bref, on y courait presque et durant le premier tiers, cette course se prolongea par procuration, une course passionnante, éperdue, le public vivant la minutie et la magie d’un cirque de physicien, un cirque métissé comme les Toulousains le connaissent assez bien – pour ce qui est de la part physique, songez aux recherches de la compagnie 111 ; pour ce qui est de l’hybridation avec des arts cousins, ici la danse, c’est un chapitre ouvert, qui propose et promet de belles perles.

Les deux plateaux

Magique, donc, cette ouverture du TNT rendu à ses murs, à ses cintres, privé de tout apprêt sauf un, et de taille. Un plancher mouvant, tantôt suspendu tantôt sur pivot. A chacun d’y projeter le conte qu’il voudra. Et pourquoi pas un immense disque aux mains d’un musicien fou, sur lequel six poussières humaines chercheraient prise, tenteraient de vaincre la force centrifuge. Phase d’adaptation, apprivoisement d’une sorte d’instabilité fondamentale où l’on redécouvre le défi de rester debout, puis Yoann Bourgeois offre l’étude minutieuse des vitesses relatives, en un brillant passage d’illusionniste qui affole les regards – ceux que l’on ne voit plus bouger avancent, ceux que l’on croit immobiles se retournent, traversent le périlleux plateau… On observe mieux, on repère le travail des corps, la beauté n’y perd rien car c’est la justesse des chorégraphies qui frappe alors, remplaçant le plaisir de l’illusion. Au seuil de cette première séquence, on se sent l’appétit monstre des grands soirs – peut-être l’impression d’ensemble tient-elle, finalement, au choix de commencer si intensément.
Car s’ensuit un temps d’accalmie, qui s’étire au-delà d’une reprise de souffle ou de ces modulations rythmiques nécessaires dans la composition d’un tout. De longues minutes passent et s’étirent, dans une répétition de motifs visuels. Cette exploration horizontale fait, par la suite, place à la verticalité, mais sans vérité autre, hélas, que la nécessité de s’accrocher ; sans quoi il est vrai que l’on tombe. Une dernière approche vient chercher, au croisement de la surface et de la hauteur, l’articulation des deux en une forme familière à tous : la balançoire. L’immense et glaçante balançoire. Son poids, sa masse, sa trajectoire – l’occasion, pour le public, de retenir son souffle et ses cris ; le retour à un cirque composant avec la sensation.
Çà et là, semés dans les séquences, de petits temps psychologiques, comme des esquisses de personnages : évocation de schèmes où l’on danserait à deux, trois hommes à raison de trois femmes, et où tout le monde ne survivrait pas. Nécessaire ? Chacun en décidera. On s’en racontait tellement, des histoires, on imaginait tant de films à la vue seule de cette mécanique endiablée et d’un rapport à la fois simple et efficace avec le sol… Histoires que l’on cesse de se raconter du moment où ce que l’on prenait pour une convention – ne pas tomber sur ce plateau du TNT devenu abîme, lit de braises, rivière aux piranhas, ou ce que vous voudrez – cet ouvroir dramatique, en somme, est brisé, complètement désacralisé. Le pied touche le sol, on y marche, plus tard on s’y allongera : allers-retours anecdotiques des interprètes entre les deux plateaux. La précieuse tension entre ces espaces disparaît par nécessité, afin de laisser la structure se redéfinir au fil des séquences : c’est le désir d’explorer le dispositif qui guide l’écriture scénique ; la réciproque eût donné un bijou de spectacle, c’est dommage. Sans doute faut-il se contenter de le prendre ainsi : un enchaînement d’approches, une multiplication des possibles, sans véritable continuité et encore moins, progression rythmique entre les séquences ; à l’image des choix musicaux d’ailleurs. On a décidément du mal à comprendre comment Yoann Bourgeois, créateur d’un Art de la Fugue tout ce qu’il a de plus pianistique, peut avoir désiré cette bande-son dont l’hétérogénéité laisse perplexe. Elle finit, heureusement, par céder le pas à un chant choral, puis au silence, le beau silence qui permet de vivre l’organicité de ce qui a cours – les grincements des câbles, les frottements, le souffle de cette structure compacte et périlleuse…
Le premier tiers, donc. Un très beau premier tiers, un premier tiers qu’on se rappellera. Mais un premier tiers seulement, et au final, reste la sensation d’un spectacle un peu court en bouche.

Manon Ona









Conception, mise en scène et scénographie : Yoann Bourgeois, CCN2 – Centre chorégraphique national de Grenoble
Avec Julien Cramillet, Jean-Baptiste André, Élise Legros, Jean-Yves Phuong, Francesca Ziviani et Marie Vaudin
Assistante : Marie Fonte
Lumières : Adèle Grépinet
Son : Antoine Garry
Costumes : Ginette, Sigolène Petey
Scénographie : Nicolas Picot, Pierre Robelin, Cen Constructions
Régie générale : David Hanse
Régie plateau : Alexis Rostain et Étienne Debraux
Régie lumières : Magali Larché, Julien Louisgrand
Régie son : Benoît Marchand
Construction : Ateliers de la Maison de la Culture – Bourges, Cen Constructions, C3 Sud Est

© Géraldine Aresteanu

Le 18 mai 2018
Théâtre national de Toulouse - Place de la Danse