CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Ce que vous voudrez// Théâtre Jules Julien




JUSQU’À ÉBULLITION


publié le 04/05/2018
(Théâtre Jules Julien)





Combien de plaisir l’on prend à mesurer leur plaisir ! Plaisir de jouer ensemble, du Shakespeare en outre, et sous la direction, ce n’est pas rien, du metteur en scène Laurent Brethome… Les électrons labOrateurs libèrent leur énergie vorace sur le plateau de Jules Julien et même si la couleur générale du spectacle pique un peu les yeux, une révérence s’impose : atteindre en si peu de temps de répétition – quinze jours ! – une telle qualité rythmique, sur le souffle exigé par La Nuit des Rois, c’est sans doute, au bout de ce délicieux conte, la plus jolie des folies.

Une Nuit des fous

La trouvaille, pour cette distribution consistante : ce tempo de comédiens à vue, alignés en frontal entre chaque scène, et non pas sur les côtés, comme souvent. L’atout, pour ce plateau pris d’assaut : Stan Michalski qui veille derrière, dont les accords et les boucles cintrent l’affaire, sortes d’épingles glissées pour assurer le pli de frou-frous extravagants. Car ils sont déchainés, ces LabOrateurs. Chaque personnage trouve ici comédien·ne dans les starting-blocks, prêt·e à lui octroyer un ample territoire, à occuper la scène par un jeu très physique, avec un véritable travail sur la façon d’être là, d’exister par le corps et les déplacements. Très vite, c’est l’ébullition, l’hyperbole visuelle et la course aux trouvailles – pour sûr, on ne s’y ennuie pas !
Son public le sait, et notamment depuis les Fourberies données au Sorano il y a quelques saisons, Laurent Brethome a le goût de l’actualisation théâtrale. Les comédiens du Menteur volontaire, sur la pièce de Molière, sortaient la tronçonneuse : en voilà d’aussi réjouis qui dégainent cigarette électronique, armes à feu, godemichet et gants de boxe. D’un bout à l’autre, une débauche de costumes, d’accessoires, de gadgets et de rouge sang : c’est finalement là, sur un plateau quasi vide, un théâtre très plastique, dans le sens où l’interprétation ne prend pas seule en charge les tonalités visées. Le grotesque comme le burlesque, la farce et ses allusions coquines, une progression vers le grand-guignol, c’est un théâtre joueur tant que joué. Puis, désiré sans doute mais difficile à faire affleurer après deux heures de joyeuse outrance, le soupçon de cruauté qui fait le sel des pièces à travestissement – ce que Marivaux, plus tard, n’oubliera pas, et que cette mise en scène-ci, c’est dommage, cherche au cric dans le dernier acte, sans véritablement trouver. C’est là l’unique réserve, et néanmoins de taille : ce moment de saturation qui vient assez vite, quand on note la fanfreluche théâtrale de trop, et que tant d’autres s’ensuivent. A s’enfoncer dans l’anecdote par la quête d’actualisation, l’ensemble cabotine et perd l’équilibre vénéneux des tragicomédies, c’est dommage. Et pourtant, il faut rendre justice aux LabOrateurs : ils ne se cachent pas derrière leurs costumes et accessoires, s’y appuient seulement, et on les croit volontiers capables de décrocher de ce théâtre un rien racoleur, d’atteindre le public plus sobrement.
Un peu de matière à écumer, donc, dans ce grand bouillon dont la générosité a quelque chose de profondément réjouissant – quelque chose comme un plaisir de (se) faire plaisir, et qui se sent.

Manon Ona









Mise en scène de Laurent Brethome
Dramaturgie de Daniel-Jacques Hanivel
Musique de Stan Michalski
Avec Clarice Boyriven, Nathan Croquet, Clémence Da Silva, Clémence Labatut, Aurore Lavidalie, Magali Lévêque, Luce Martin-Guétat, Noé Reboul, Eugénie Soulard, César Varlet

© dr

Le 4 mai 2018
Théâtre Jules Julien