CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Cataract Valley// ThéâtredelaCité




SAUVAGE ENFERMEMENT


publié le 13/10/2018
(ThéâtredelaCité)





Décor en bois et de bois : arbres et cabanes, terre et meubles d’osier, bruits d’eau et animaux. Le plateau de Cataract Valley est composé comme s’il encadrait une perspective naturelle qu’il faut imaginer dans le noir du fond de scène. Mais ce vide en ligne de fuite est aussi bien une chambre noire, une boîte noire ou l’intérieur d’un crâne où vont résonner les voix multiples qui composent ce joli petit drame.

« Notre petit appartement est la preuve matérielle de notre union spirituelle »

Nous sommes jetés dans une narration, notamment prise en charge par une voix off. Le texte énonce les peurs et angoisses de deux sœurs dont les histoires sont intriquées. L’une, Harriet, est en séjour à la montagne dans un camp qui accueille aussi bien les touristes que des femmes qui, comme elle, cherchent à s’éloigner d’un face à face avec le monde et des contraintes sociales de leur sexe : la rencontre avec un parc naturel, les eaux d’un fleuve ou les animaux qui l’occupent leur sont salutaires et nécessaires. L’autre, Sady, mène une vie de famille qui lui maintient les pieds et les mains dans un asservissement rassurant. La première s’est éloignée du regard des autres, a opté pour l’art de fuir ou de faire fuir ceux qui entravent sa tranquillité, la deuxième est totalement dépendante, se laissant brimer par docilité, norme sociale ou péché originel – mais lequel ? L’une fait de la médiation de pleine conscience qui s’appelle « exercices d’imagination », l’autre vit dans un monde magnifié et plaque ses rêves sur tout ce qu’elle voit.

« The Blow of external reality »

Voix de l’intérieur, le discours intime de Sady est sonorisé : il « couvre » le jeu — silencieux, mais éloquent — des comédiens, l’intensité de la voix sur le plateau fait dominer l’imaginaire sur la flagrance de la réalité ; ainsi, la mise en scène dévoile la duperie ou l’illusion du personnage : ce que ce théâtre permet de montrer, c’est la dissonance des croyances intérieures avec la monstruosité du réel. Sady parle d’une vie de famille, d’un creuset relationnel uni et souverain, qui n’est en fait qu’une dépendance au couple que forment sa sœur et son mari, tous deux sombres et primaires, attachés à la vie par la satisfaction de leurs besoins vitaux. Sa réalité limpide et sublimée est construite sur des mensonges et des quiproquos, des non-sens que l’écriture souligne avec causticité : « J’aime la ville [pense-t-elle tout haut en regardant par la fenêtre] un, deux, trois pharmacies, un, deux, trois, quatre débits de boissons » ; les figurines destinées aux touristes sont assorties de leur légende qui varient avec les stocks et la destinée du personnage se joue lorsqu’elle se rend compte, arrivée à Camp Cataract, que l’Indien qui les vend est en fait un Irlandais : « I’ve been trying not to look at you for years… for years and years and years… » (« Des années que j’essaie de ne pas vous regarder »). C’est à la fois l’histoire d’un refus de la réalité et du travail de l’imagination qui est nécessaire à chacun pour mieux la révéler et en prendre conscience.

Révélation dans un bain de Lune

Le drame ne s’écrit donc pas sans ironie, critiques sous-jacentes ni humour. Mais l’écriture est défective, étrange, et les relations des personnages sont comme souterraines. Rien ne désigne son but, ou seulement en dehors de la réalité : c’est un mythe de la révélation intérieure chez les personnages. Le jeu sur scène traduit les sentiments en autant de poses physiques, mimiques et mélanges des genres : sans transition, les interprètes endossent les fonctions de comédien, narrateur et technicien de plateau.
Une sorte d’éloge de la lucidité par la construction narrative, narration d’une méconnaissance, d’un mensonge et d’une croyance qui se frottent et éclatent à leur contact dans une explosion soudaine, dans une image jouée selon un double point de vue — extérieur et intérieur — qui crève l’écran de l’imagination et détruit le sens d’une vie (de personnage) et de la narration en train de se faire. Fin abrupte. Double, triple chute(s). Vallée des chutes.

Suzanne Beaujour









D’après la nouvelle Camp Cataract de Jane Bowles (Traduction : Claude-Nathalie Thomas)
Un projet de Marie Rémond
Adaptation et mise en scène : Marie Rémond et Thomas Quillardet
Avec Caroline Arrouas, Caroline Darchen, Laurent Ménoret, Marie Rémond
Scénographie : Mathieu Lorry Dupuy
Création son : Aline Loustalot
Création lumières : Michel Le Borgne
Costumes : Marie La Rocca
Régisseur plateau : Christophe Gagey
Machiniste, accessoiriste : Jean-Pierre Belin
Régisseur lumières : Sadock Mouelhi
Électriciens : Alessandro Pagli Rafaël Barbary
Régisseuse son : Géraldine Belin
Réalisation du décor : Ateliers du ThéâtredelaCité sous la direction de Claude Gaillard
Réalisation des costumes : Ateliers du ThéâtredelaCité sous la direction de Nathalie Trouvé

© Dr

13 octobre 2018
ThéâtredelaCité