CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Cargo Texas-Toulouse// ThéâtredelaCité (hors les murs) / parking Métronum




C'EST BEAU UNE VILLE LA NUIT


publié le 05/10/2019
(ThéâtredelaCité (hors les murs) / parking Métronum)





Dans le maelström des spectacles proposés pour la Biennale des Arts Vivants, il en est un qui invite au voyage immobile. C’est sur le parking du Métronum que commence Cargo Texas-Toulouse, spectacle du collectif berlinois Rimini Protokoll. A bord d’un semi-remorque transformé en théâtre, le départ est donné pour une immersion urbaine d’un nouveau genre. Bienvenue dans le monde horizontal, qu’il soit local ou mondialisé.

Truck US et transpalettes

Surnommés Voisin et Viking, ils sont deux vieux roublards de la route. Ils viennent de se rencontrer pour faire un bout de chemin ensemble. Leur boulot ? Chauffeur poids lourd, transporteur au long cours. Ils ont découvert le métier sur le tard. L’un était facteur à vélo, l’autre boulanger… mais ce n’était pas vraiment leur « truc ». Avaler les kilomètres, la nuit, cette vie de solitaire, il faut être un peu fou pour aimer ce style de vie. C’est leur passion. Du gazole coule dans leurs veines, alors ils tracent leur route. 35 ans de métier, plus de 5 millions de kilomètres… Ils en ont vu du pays. Cette fois-ci, Voisin et Viking partent ensemble pour 3 semaines de route. De l’état du Texas (Etats-Unis), ils vont récupérer de la marchandise au Mexique, puis retraverser le pays de la Liberté pour aller jusqu’à Halifax (Canada), prendre un cargo pour traverser l’Atlantique jusqu’à Anvers (Belgique), 2e plus grand port d’Europe. Leur route ne s’arrêtera pas là…
Au fait, que transportent les deux lascars ? Des avocats du Mexique, soi-disant… mais ils ont conscience de transporter un chargement bien particulier. Si c’était de la simple viande, ils auraient pu embarquer plusieurs tonnes de plus dans ce camion-frigo aménagé, mais il s’agit d’un public. Une cinquantaine de personnes, bien attachées pour le voyage. Un périple qui amènera les spectateurs à poser leurs yeux sur les routes toulousaines (pour de vrai) et américaines (pour la fable). Routes, ronds-points, parkings, entrepôts de stockage, forêts, usines… Un monde nocturne peu connu des non-routiers, et qui comporte sa part de mystère, de fantasme et de routine. La vie peut paraître monotone, enfermé dans une cabine de quelques mètres carrés. Dans ce métier, seul face à la route, on peut rester une semaine entière sans avoir prononcé un mot. Voisin et Viking, 60 ans tous les deux, discutent et se découvrent, partagent leurs souvenirs, se chamaillent parfois… Surtout quand on n’a pas la même approche du métier ou les mêmes goûts musicaux. Quand l’un aime la musique classique et appliquer le règlement, l’autre vénère la musique métal et les infractions en tous genres. Le voyage se passera-t-il sans encombre ?

Si loin si proche

C’est une sensation inhabituelle pour les spectateurs de se sentir physiquement trimballés tout en étant au théâtre. Les repères changent, les perceptions s’aiguisent, mises en appétit par l’agencement intérieur d’un véhicule original. Le dispositif d’écrans mobiles et occultants permet plusieurs types d’interventions et de regards. A la fois toile de cinéma et miroir sans tain, la mécanique s’ouvre et se ferme au gré de l’histoire, menant le public vers des horizons proches ou lointains. La cabine de conduite, les paysages urbains ou désertiques des Etats-Unis, des trottoirs ou des entrepôts de la ville rose – comme la visite du marché MIN de Toulouse ou une plateforme de recyclage de déchets verts. Une musique instrumentale vient renforcer le dépaysement, et aide le public à se trouver face à sa propre solitude et à la ville qui l’entoure. La pénombre, les phares des voitures, un spot lumineux qui projette des ombres mystérieuses sur des montagnes de palettes, ou une enfilade de camions-bennes travaillant en pleine nuit. Les zones industrielles et les terrains vagues, théâtralisés par cette salle de spectacle sur roues, sont exaltés par la nuit. Au travers de cette fable en forme de road-trip, la mise en scène questionne par moment le rapport des citadins à leurs modes de transport et de consommation. Un certain humour traverse certaines scènes, comme le passage de la frontière USA / Mexique, ou cette guitariste country croisée à plusieurs reprises aux détours de ronds-points.
Il n’y a finalement qu’une chose qui retient de plonger complètement dans ce projet atypique et ambitieux (sortir le public de son théâtre pour lui montrer des bâtiments ? trois fois « oui » !). Un jeu d’acteurs parfois incertain, où l’illusion de la fable se prend les pieds dans le tapis d’une phrase que l’on cherche, ou d’une idée affirmée en ânonnant. Drôle d’idée par ailleurs d’associer des « tabarnak » québécois à un phrasé naturel du ch’nord. De la difficulté de trouver les perles rares, ayant de l’expérience à la fois en tant que chauffeur de poids lourds et en tant que comédien…
Malgré ce bémol de taille, Cargo Texas-Toulouse est un spectacle où l’étymologie grecque du mot théâtre prend tout son sens : le « lieu d’où l’on regarde ». Et même si l’on peut s’interroger – à l’heure de l’urgence climatique – sur l’empreinte carbone d’un tel spectacle itinérant, la proposition du collectif berlinois reste pertinente. Il y aurait de quoi être transporté…

Marc Vionnet









2h15
Itinérant
Départ : parking du Metronum
Arrivée : Jean Jaurès

Conception et mise en scène : Stefan Kaegi / Rimini Protokoll
Chauffeurs : Jean-Pierre Cazé et Christophe Mazalaigue
Chanteuse : Sarah Lugassy
Assistanat à la mise en scène : Leslie Hagimont
Composition sonore : Florent Paris
Vidéo : Raphaël Granvaud-Perez
Régie son / vidéo : Robin Chollet

© Mathilda Olmi

24 septembre au 22 octobre 2019
ThéâtredelaCité (hors les murs) / parking Métronum