CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Camille// Théâtre du Grand Rond




UN POWERPOINT VIVANT


publié le 08/11/2018
(Théâtre du Grand Rond)





Le théâtre cherche l’adéquation sur un plateau d’un texte et d’un mouvement, mais invite rarement à une parole directe comme celle d’une conférence où les orateurs risquent leur propre parole. Superposez les deux et vous aurez Camille : face à vous, Juliana Bejaud et David Malan, êtres de chair qui semblent parler en leur nom, pour une génération, dans un présent bien contemporain et qui exhibent leur corps pour porter et nourrir un propos. Sorte de conférence gesticulée où l’expérience cherche à se dire dans les langages les plus variés. Prendre un plateau permet d’adopter toutes les postures pour atteindre une forme de discours où se croisent les faits, leur exemplarité et l’intime, le récit d’une intimité paradoxalement fictive et commune.

Création du Moi

Le titre et le préambule cassent tous les codes de la représentation, on entre dans une zone de lumière où les « conférenciers » semblent assumer leur propos, propos posé comme une introduction de discussion généraliste : nos esprits sont colonisés par les codes de l’amour. Pourtant, il faut entrer dans une forme narrative qui va se jouer sous nos yeux : « sur scène nous sommes ensemble, nous nous aimons bien, nous pensons trop à nos ex ». Vivons-nous une seule histoire d’amour que nous nous racontons ou une suite d’histoires d’amour à plusieurs, ou mêlées, anciennes et nouvelles ? Dans quel fil narratif je me situe, j’invente l’autre… euh… les autres, féminins ou masculins ? Le caractère androgyne du prénom Camille et le texte interdisent d’assigner un sexe à ce personnage qui hante la narration. Par contre, il sert à comprendre comment les corps et les mots sont usés, dépassés, ou laids parfois, déjà vus, déjà dits, couverts de couches de l’autre, imbibés de parfums étrangers… Sans compter ce que la société assigne au couple de dire et de faire, projette sur l’amour et ses grandes déclarations. Le spectateur est invité à regarder sa propre fiction à travers celle de conférenciers qui jouent à être là et être autre, avec d’autres —comment nous avançons sur des terrains minés, hantés, habités… Il s’agit de fictions réelles à remettre à plat : il y a dans toutes les histoires des personnes fantômes qui exercent des rôles. On commence à comprendre le choix d’une conférence où les rôles aussi vrais que semblants jouent des chac-un — « moi », dédoublé entre lui, sa fiction et son rôle de metteur en scène des autres, des ex… plosifs !

La rupture du début

Le couple de conférenciers visitent toutes les impasses de l’amour et évoquent sur tous les tons et les organes les lieux communs, poncifs et vérités du parcours amoureux, comme pour débusquer les pièges où chacun risque de tomber, pour se moquer des mots qu’on emprunte tous et qui se vident quand le réel rattrape la fiction. Est-ce qu’on s’accuse de sortir de la réalité en aimant ? Est-ce qu’on s’enferme dans « notre monde » et qu’on a peur de tous « ces Mondes non lus » ? Ce faisant, ils détroussent les mythes littéraires, les mots et les langages codés, physiques ou verbaux, ils démontent les jugements, récusent la force des choix et y dessinent des assignations à la tristesse, à l’excitation, au désir. Mais finalement, on ne sait pas bien s’il s’agit de tout remettre en cause, de penser qu’on peut tout vivre et expérimenter, d’offrir encore le leurre de la liberté totale, de désincarner la douleur, de voir l’absurdité dans la nécessité du lien, ou bien d’exorciser ce qui est illisible dans l’union amoureuse. On appréciera le mélange robuste et nourrissant des genres, des textes et des corps et la force d’une présence dont le cadre et l’espace est sans cesse remis en cause.

Suzanne Beaujour









Groupe amour amour amour
De David Malan
Mise en scène : David Malan
Avec : Juliana Bejaud, David Malan
Lumière : Louise Brinon
Regards extérieurs : Julien Cassier, Sylvain Huc, Sophie Lequenne
Regard bienveillant : Christophe Bergon

8 novembre 2018
Théâtre du Grand Rond