CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Camille Florence – Le Songe// L'Usine à Musique




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publié le 03/06/2018
(L'Usine à Musique)





« Songe », le nouvel EP 7 titres de Camille Florence, vient de paraître. L’Usine à musique organisait une release party pour fêter l’évènement, offrant à la chanteuse toulousaine l’occasion de présenter ses nouvelles compositions. Si le théâtre du Grand Rond l’avait accueillie il y a deux ans accompagnée du guitariste FonF et du batteur Dimitri Kogane, c’est sous la forme d’un duo piano/batterie que l’artiste a choisi de rencontrer son public.

Emotional landscape

Parmi les références musicales citées par microcultures.fr, la plateforme de financement collaboratif grâce auquel « Songe » a pu être enregistré et produit, on trouve Fiona Apple et Yael Naïm. L’univers de Camille Florence serait une pop-jazz matinée de soul, comme le laisse entendre son premier EP « The Game » paru en 2013. Le dernier est annoncé comme un style hybride « urbain et organique ». Qu’en est-il sur scène ?
Un clavier aux couleurs seventies, une voix soul, une batterie tout en finesse, et le set est planté. Le répertoire de la chanteuse se compose d’une majorité de titres en français ; d’autres, en anglais, viennent rajouter un groove plus immédiat. Les textes ? Lever les yeux et contempler les traces dans le ciel, pousser plus loin le regard jusqu’aux météores. Les paysages cachent dans leurs recoins les secrets de la vie. L’humain jauge ainsi ces « néants du lendemain », la profondeur du vide qui se trouve au bout du chemin. Les couleurs soul-jazz revendiquées font parfois place à un rythme chaloupé aux influences reggae. La tête a beau être au cœur des nuages, l’introspection est de mise, « ancrée dans ses deux pieds ». Si « les éléments courent à leur perte », l’eau, le vent, l’argile, l’aurore, sont autant d’indices favorables à la plénitude de celui ou celle qui recherche la paix intérieure. Cette angoisse de vivre dans la multitude, de n’être « qu’une pièce de plus sur l’échiquier de l’existence », cohabite avec une quête intérieure pour le repos de l’âme. L’amour comme éperon rocheux sur lequel s’agripper ? Possible… Mais les ruptures amoureuses lézardent le cœur de cicatrices. Alors on prend un peu de recul, sur un petit air revanchard, car « pas besoin de se mettre dans cet état ».

Univers en construction

Il est à la fois piquant et frustrant d’assister à l’émergence d’un·e artiste sur les scènes régionales. Piquant par les détails qui laissent entrevoir un fort potentiel, frustrant par la patience et le travail qu’il faudra pour s’épanouir totalement. Une affaire de dosage entre (in)expérience, maturité précoce, fraîcheur, une pépite encore emprisonnée dans la pierre brute. Les arrangements au clavier sont travaillés, souvent entrainants, et le chant se pose avec netteté sur les mélodies jazz. Camille Florence peut compter sur la batterie de Dimitri Kogane, qui propose une belle amplitude de rythmes, faisant corps avec les accords de piano, syncopant le tempo en contrepoint de la chanteuse, allongeant les espaces pour freiner prestement le tout. La progression rythmique de chaque chanson n’est jamais linéaire, grâce aux nombreuses ruptures de tempo – beaucoup de doigté chez ce musicien de 27 ans. La partie musicale possède un socle solide, mais les tâtonnements d’une présence scénique sont visibles. Pourquoi pas davantage de simplicité et de naturel pour s’adresser au public entre les chansons ?
Les paroles quant à elles – bien que mêlant joliment paysages, rêveries, et réflexions humanistes  – manquent un rien de caractère et d’épaisseur. Les constats sur la vie, les ruptures amoureuses, sont des sujets si éculés aujourd’hui qu’ils demandent force originalité dans l’écriture et le regard. Les images mentales sont délicates, elles manquent néanmoins d’aspérités et ne surprennent pas. La faute à cette malédiction hexagonale qui veut que les oreilles françaises accordent une attention particulière aux textes…? Brassens et Gainsbourg sont passés par là. La faute également à la musique soul apparue dans les années 2000, où les « haha-yeah » ont progressivement supplanté les textes aiguisés. Si les chansons en anglais acceptent des paroles passe-partout au profit d’une musicalité imparable, chanter dans la langue de Voltaire, c’est prendre le risque d’être compris. Une fadeur qui tranche avec des arrangements musicaux beaucoup plus fouillés et ambitieux.
Une fois le concert décanté, il reste la sensation d’un univers en devenir, riche de promesses à construire au fil d’albums et de concerts. Un univers personnel déjà présent musicalement parlant, mais qui tâtonne encore côté écriture. Une autre rêverie est possible, hors des sentiers déjà empruntés par une foule d’interprètes féminines de chanson française. Réinventer les clichés soul (amour, rupture, sens de la vie, la nature comme moyen de se ressourcer…), bousculer une écriture trop facile, se faire un peu violence et lutter contre les « on veut tous exister / être aimés / combattre le mal ». Assaisonner d’un groove tout personnel une présence physique et vocale qui ne demande qu’à se déployer. Camille Florence semble posséder la sensibilité, c’est l’histoire d’un chemin à trouver à l’intérieur de soi.

Marc Vionnet









Camille Florence : Voix, clavier
Dimitri Kogane : batterie

1h15

© Marc Vionnet / Le Clou dans la Planche

3 juin 2018
L'Usine à Musique