CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Calypso// Théâtre Jules Julien




JE EST UNE ÎLE


publié le 23/01/2020
(Théâtre Jules Julien)





« Ah vous m’attendiez ? ». Calypso, seule sur son île nue, s’est laissé surprendre par l’arrivée du public. Ce soir, c’est son histoire qu’entendront les spectateurs, et non celle d’Ulysse. Refondre et réécrire le mythe, mettre à l’honneur le parcours d’une femme – à moins qu’elle(s) ne soi(en)t plusieurs. Par un jeu de démultiplication, la jeune compagnie Alkinoos fait résonner les voix, les chants et les grondements d’une Calypso aux mille visages.

Une voix pour toutes

« C’est une cérémonie ? », demande la jeune femme. Passé l’étonnement de voir tant d’humains réunis devant elle, Calypso se présente et commence son récit. L’histoire, dit-elle, finira sur cette île. Mise en abyme, dans laquelle la conteuse est aussi la « contée ». Apparaissent alors le Guide Suprême et ses disciples, tout en percussions. Prêts à faire régner la justice après les dix-mille ans de guerre provoqués par Cannibale, fils de la terre et du ciel. Prêts à punir tous les coupables, « par les pouvoirs qui [leur] sont conférés par cette assemblée ». Devenue témoin d’un procès sans appel, la salle assiste alors à un véritable rituel – danses, rythmes, costumes, scénographie d’os, de crânes et de roches étranges. Une fois l’audience terminée, le Guide Suprême se laisse séduire par une « jolie nymphe ». Il lui fait le serment de ne pas punir son père… et apprendra trop tard que ce dernier est en réalité Atlas, le « mercenaire le plus puissant de Cannibale ». Partagé entre sa promesse et son désir de justice, le Guide bannit Atlas aux frontières de la Méditerranée, et sa fille – qui n’est autre que Calypso – sur l’île d’Ogygie.
Changement de décor… Les branchages remplacent les ossements, les roches font place aux nuages. Voici l’île de Calypso ; sa prison, désormais. Mais aussi, sa (re)découverte du monde, sa fascination enfantine pour un langage oublié – « gulfa : la quantité d’eau dans mes mains ». Et la rencontre avec toutes les femmes qu’elle contient en elle, sirène au visage pluriel. À travers ces voix, aussi belles que multiples, les chants et les jeux choraux, Calypso devient l’eau qui ruisselle, le bois qui craque, l’île à elle seule. Ulysse, bien sûr, visitera cette île. Ulysse en ramure inerte, qui durant sept années s’échoue entre les bras de(s) Calypso(s). Et lorsqu’il reprend le chemin de son odyssée, ce sont les nuages qui chantent avec elle(s). « Et me voilà ici avec vous, première escale ».

Un, deux, trois

Le désir de la compagnie Alkinoos – nom d’un personnage de la mythologie grecque – de proposer une nouvelle lecture des mythes est clair. Et, de la référence aux grands procès historiques à la réappropriation du mythe fondateur, l’exercice mêlant légendes anciennes et réactualisation est plutôt réussi. Cannibale et Atlas sont jugés respectivement comme « monstre et tyran » et « collaborateur », alors que le ciel pèse lourdement sur la terre, suggérant inévitablement le viol. Celui-ci est évoqué par ailleurs comme un ultimatum : Cannibale aurait menacé Atlas de violer sa fille s’il ne se joignait pas à ses crimes. Et puis, il y a cette volonté, ancrée au cœur du spectacle, de faire de l’histoire de Calypso une odyssée à part entière, de remettre au premier plan des voix de femmes. Et là encore, c’est un choix artistique bienvenu. Néanmoins, si la danse est bien réalisée, l’exercice conserve un aspect un peu trop scolaire et appliqué, éclipsant le potentiel solaire de Calypso.
Personnage à elle seule, la musique se joue à vue, portée par plusieurs comédien·ne·s et musicien·ne·s. Violoncelle et percussions rythment la première partie du spectacle. Ils participent à la mise en place (et en scène) d’une forme de solennité rituelle et orchestrée, soulignent l’aspect héroïque des discours du Guide Suprême. Changement de tonalité radical : la seconde partie, sur l’île d’Ogygie, apporte chants féminins, violon, bruissements de coquillages, chœurs et canons. L’île prend alors corps dans les voix ; elle est un songe réconfortant, une échappée onirique, douce et sucrée. Cette nouvelle création de la compagnie répond ainsi à l’appétit d’un théâtre musical et visuel, une rêverie au sein de laquelle le langage entrerait en dialogue avec la musique, et la musique avec la scénographie. Un triangle amoureux qui parvient à créer des univers intemporels, dans lesquels le public est toujours invité à se glisser.

Lucie Dumas









Porteur de projet, co-écriture, composition : Pierre-Yves Meyer
Mise en scène, co-écriture Caroline Bertran-Hours
Création et performance arts plastiques : Gözde Robin
Création lumière : Damien Drouin
Regard musical et co-composition ponctuelle : Matthieu Béramis
Théâtre : Aurore Lavidalie, Lucille Régnier, Lucile Vérité
Musique : Amandine Bontemps (chant), Camille Suffran (violon, chant et percussions), Coline Lemarchand (flûte traversière, chant), Pierre-Yves Meyer (violoncelle)
Costumes : Alice Tabart
Crédits Photos : Lucas Khamvongsa

16 et 17 janvier 2020
Théâtre Jules Julien