CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Caligula// Théâtre des Mazades




FURIEUX BORDEL QUE L'HUMAIN...


publié le 27/02/2017
(Théâtre des Mazades)





Nous sommes dans l’Empire romain mais il faut se permettre de faire appel à la notion grecque d’hybris, car c’est exactement ce qu’embrasse le jeune tyran : non satisfait de la mesure que la vie a à offrir, il décide de renverser l’ordre des choses pour atteindre l’inatteignable.
Il a la folie des grandeurs et la jeune compagnie également, en montant une pièce de deux heures à partir de cette pièce de Camus. Dense, littéraire, métaphysique, politique, ce texte dont la version définitive est publiée en 1944 s’appuie sur les écrits de l’historien Suétone au sujet des empereurs romains, mais met l’accent sur la prétendue folie de Caïus Caesar – alias Caligula – et les profonds questionnements qu’elle soulève. Et si la compagnie Ah ! Le destin n’a pas encore attrapé la lune, son premier spectacle, au rythme maîtrisé, brasse énergie, émotion et réflexion.

Vertiges métaphysiques

L’insolence du jeune empereur Caligula, prêt à défier tout bon sens, toute valeur ainsi que tout ce qui lui serait supérieur, n’a de limites que son pouvoir : c’est dire qu’elle n’en a pas beaucoup. Bercé de désirs démiurges et d’adoration de lui-même, comme un enfant gâté à qui il reste un trou à combler, il provoque ses proches, teste leurs limites, les pousse à bout pour les voir se révolter contre lui, enfin. Folie ? Tyrannie ? Immaturité ? Ambition métaphysique ? L’interprétation de l’empereur romain est d’une force convaincante, réussissant à charger le personnage de ces différentes facettes, preuve de la complexité de l’âme et du cerveau humains.
En effet, au travers de cette œuvre initiatique – sorte de quête philosophique qui fait tellement évoluer son héros central qu’elle le mène à sa perte en même temps qu’à la lucidité –, c’est une réflexion sur l’humain, sur le sens de la vie en général et de la vie de chacun, sur le sens de la douleur et du bonheur, et autres questions existentielles.
Au-delà du questionnement éthique et personnel, la dimension politique est bien présente, avec ces quelques piques toujours d’actualité sur le rôle du gouvernement et sa gestion douteuse de l’argent public, le danger du pouvoir absolu qui devient cultuel, etc. Et, histoire de bien montrer que l’on parle au présent, les costumes et la scénographie sont réactualisés, branchés, les baskets dorées cohabitant avec les vestes de costumes un rien rétro, la musique électro pulsante côtoyant l’air sombre du violoncelle… Cette réactualisation va dans le même sens que la démarche d’inclusion du public par la présence de temps à autre des comédiens dans la salle, dès l’entrée, ou les prises à parti directes. Le spectateur se retrouve témoin impuissant des victimes de Caligula, citoyen soumis à l’exécution de ce qu’ordonne l’empereur-animateur… Rien de nouveau dans cette partielle disparition du quatrième mur, mais elle garde son sens brechtien d’implication politique du public.

La pièce du rire et de l’absurde

Un duo assumé de patriciens à la Dupont & Dupond, un Hélicon (confident de l’empereur) aussi sage que malicieux (un rien surjoué, ou égaré entre plusieurs identités), font à l’humour une place de choix dans cette tragédie. Mais au-delà de ces effets comiques, c’est le rire, ce rire forcé ou sincère, heureux ou machiavélique, dont l’écho rebondit à travers le spectacle.
Ce rire tonitruant, désillusionné, de Caligula surtout, qui rappelle le rire du diable dont parle Milan Kundera : le rire ironique du sceptique, qui se rit de l’inexistence du sens, qui se moque de ceux qui ne rient pas et du kitsch, se délecte du ridicule, parce qu’il a compris l’absurdité de la vie, du monde.
Sa liberté est telle qu’il en veut toujours plus, il veut celle de n’attacher d’importance à rien, même pas au plus important. Il veut ce qui est présumé impossible, et il a le pouvoir de le rendre possible.
Caligula réduit amour, vie, justice et autres valeurs éthiques au rang de simples normes, conventions, illusions inutiles et obscurantistes. Et cette dérision, ce rire, dégagent une puissance qui ôte tout sens, toute importance, qui célèbre l’absurdité, l’incohérence et l’arbitraire : il n’y a plus besoin de raison pour tuer, et ça tombe bien car si la vie n’a plus d’importance, le sadisme n’est qu’un jeu innocent, la morbidité festive !
La pièce de Camus s’intègre dans son cycle de l’absurde (avec L’Etranger et Sisyphe). Si Sisyphe tentait aussi bien d’éviter de mourir que d’achever un interminable labeur, Caligula, lui ne se préoccupe que de cette dernière tâche. Il cherche à pousser l’absurde jusqu’au bout, en suivant une implacable logique, quitte à s’enfoncer dans les plus vils retranchements de l’esprit humain.
La pièce commençait d’une façon plutôt sobre, avec pour seul décor une table, des chaises et un rideau semi-transparent en bandes de PVC souples, créant un espace de fausse intimité. Sur plusieurs plans, on peut même dire qu’elle commençait plutôt banalement. Mais progressivement, le plateau se charge, les scènes deviennent plus fouillées visuellement, surviennent des instruments de musique, un passage cabaret, des jeux de lumière et de fumée, des costumes qui évoluent, un Caligula déifié kitsch à souhait… Tant de pistes prennent parfois des aspects de réservoir à bonnes idées, un réservoir qui mériterait d’être épuré, mais c’est tout de même un joyeux bordel qui se déploie sur scène et après tout, si l’empereur lui-même ne se refuse rien, pourquoi se priver !
Tout au long de la pièce ce sont deux visions du monde qui s’affrontent : logique versus sécurité, intelligence versus respect de la vie. Mais l’absurdité du raisonnement impérial finit par mordre sa propre queue lorsqu’il comprend, non seulement que vouloir contraindre son peuple à être libre n’est qu’oxymore, mais que sa propre liberté s’arrête là où commence son besoin des autres.

Gladys Vantrepotte









Association les Laborateurs et Cie Ah le destin !
Mise en scène : Clémence Labatut
Assistanat mise en scène : Jessica Laryennat
Avec Clément Bayart, Charlotte Castellat, Thibault Deblache, Victor Ginicis, Quentin Quignon, Mélanie Rochis, Sébastien Ventura
Scénographie-création lumière et vidéo : Julien Dubuc
Création sonore : Cédric Soubiron
Costumes : Pauline Montana-Lescos, Jules Nassar
Technicien Lumière : Christophe Barrière

27/02/2017
Théâtre des Mazades