CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Butler// Théâtre du Grand Rond




LA BÊTE HUMAINE


publié le 11/10/2020
(Théâtre du Grand Rond)





Le Théâtre du Grand Rond, qui a l’art des partenariats au long cours, accueille cette semaine Butler, la dernière création de la cie de Nulle Part, fidèle du théâtre toulousain. Accompagné une nouvelle fois à la mise en scène par Luc Jaminet, Philippe Cancé continue son exploration des recoins les plus sombres de l’âme humaine. Après La Contrebasse et La nuit juste avant les forêts, la cie de Nulle Part entraîne le public dans une nuit en enfer avec Butler.

Tueur né

Derrière les pans de papier blanc qui obstruent la scène, on devine les pas qui approchent. On suit la lumière avant que quelques coups de cutter ne dessinent une ouverture laissant apparaître le visage de Butler, l’air plutôt content de voir du monde. C’est qu’il en a des choses à dire, Butler. Alors la lame ouvre une première porte sur son monde. Modeste employé d’une grande surface, avec son pantalon trop court, son pull élimé et son cheveu gras, Butler sent le vieux garçon. Dans son appartement où il s’occupe de sa mère impotente, il a construit des murs. Autant de cloisons censées le protéger du dehors, des criminels qui rôdent, des germes qui déciment. De tous ces événements, incidents, accidents qui n’arrivent pas qu’aux autres, non. Et Butler d’abreuver le spectateur d’autant de faits divers alimentés par les chaînes d’infos en continu, que d’histoires rocambolesques qui transforment son voisinage en une cour des miracles. Mais au détour d’une anecdote, c’est sa propre histoire que Butler livre. Et elle glace, faisant virer au jaune les rires de la salle. Biberonné à la violence et à la pornographie, Butler semble pourtant surtout craindre les explosions au gaz et les avions qui s’écrasent. Alors à l’agitation du jour, il préfère les rues désertées de la nuit. Lorsque les lumières de la ville s’éteignent, Butler se promène. Et le jour, il s’inquiète de chaque nouvelle disparition de jeune fille dans les rues de sa ville. Incollable sur les tueurs en série, comme fasciné par leur capacité à exceller dans l’indicible, il expose froidement leurs méfaits. Déballer l’horreur des autres pour tenir à distance sa propre histoire. Parfumer la vie de quelques gouttes de fleur d’oranger pour la rendre moins amère. Mais ce soir, il n’y a plus d’eau de fleur d’oranger pour apaiser.

Psychopathie en cinémascope

Butler, ce serait un peu cet homme que personne ne remarque, au début du film, quand tout le monde s’agite autour de suspects qui ne s’avèrent jamais être les bons. Ce personnage au premier abord insignifiant renferme en lui, à l’instar du docteur Jekyll, son mister Hyde. Le duo Cancé-Jaminet convoque sur scène l’âme de ces criminels qui ont marqué le cinéma, entre références à l’hitchcockien Norman Bates de Psychose ou encore à cet assassin désigné de M le Maudit de Fritz Lang. Cutter en main, Butler nous mène étape par étape dans le labyrinthe de sa vie. La mise en scène et en lumière se joue des codes de ces classiques du cinéma, rappelant ici le rideau de douche de Psychose annonçant le drame à venir. Ou là, à travers un trou dans la porte, l’image furtive de la folie de Nicholson dans Shining. D’ailleurs, ce héros terrible ne tient-il pas lui-même son nom de celui d’Autant en emporte le vent ? – un prénom comme un hommage au film qui a servi de décor à sa conception sordide. La mise en scène joue avec efficacité le minimalisme, accentuant par son épurement la logorrhée du personnage. Dans le blanc immaculé de son décor de papier, Butler révèle sa noirceur, jusqu’à l’écœurement. Le trop plein de violences verbales et physiques dérange parfois aux entournures, emprisonnant dans son déferlement le spectateur devenu voyeur malgré lui. Et quand des rires fusent encore parfois dans la salle, c’est à se demander s’ils servent à exorciser ou si vraiment, il est encore possible de trouver de l’humour à tant de haine déversée. Il faut saluer, à tout le moins, le jeu de Philippe Cancé qui réussit avec talent, dans ce monologue déjanté, à provoquer la nausée.

Véronique Lauret









Compagnie de nulle part
De : Luc Jaminet & Philippe Cancé
Mise en scène : Luc Jaminet
Avec : Philippe Cancé

© Henry Mageres

Du 6 au 10 Octobre 2020
Théâtre du Grand Rond