CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Bunny// ThéâtredelaCité




CE QUI NOUS LIE


publié le 01/10/2019
(ThéâtredelaCité)





« Le simulacre n'est jamais ce qui cache la vérité 
– c'est la vérité qui cache qu'il n'y en a pas. 
Le simulacre est vrai. »
Jean Baudrillard

Il est des spectacles dont on ne sort pas indemne, et c’est tant mieux. Bunny de Daniel Kok et Luke George est de ceux-là. Les performeurs océaniens étaient accueillis conjointement par le ThéâtredelaCité et le théâtre Garonne dans le cadre de la Biennale internationale des arts vivants et d’Australia Express, avant d’entamer une tournée en France. Ils intriguaient doublement, par leur nationalité – qui a déjà vu du théâtre australo-singapourien ? – et par leur thématique, puisqu’il est question de bondage participatif transformant potentiellement le public en « Bunny » – petit nom donné à la personne qui se fait attacher. Tout un programme…

Suspendus – « He needs to spin »

Le plateau comme un dojo : un carré céruléen lumineux et confortable, entouré de trois rangs de gradins et de quelques coussins au sol. Espace intime où s’asseoir au coude à coude, au centre duquel tourne bientôt Daniel Kok, gladiateur suspendu à l’horizontale façon Shibari* par son partenaire qui le manipule avec douceur et assurance. La qualité de silence du public est impressionnante : respirations et regards suspendus, attachés, déjà. Observant ensuite la dextérité de Luke George à ligoter ses propres jambes sous lui, chorégraphie de cordes et de mains, comme un rituel chamanique. Le temps s’étire tandis qu’il s’immobilise au sol, enserré d’un filet fluorescent à l’image des objets éparpillés sur le plateau : aspirateur, extincteur, ventilateur, table… Comme une entrée en méditation où, dans le silence, le corps se trouve mystérieusement éveillé. L’œil est stimulé par l’étrangeté esthétique, les couleurs flashy, par la présence et les regards de la communauté de spectateurs autour de ces deux corps, dont l’un semble flotter comme en apesanteur. Un espace sacré se dessine, celui d’un rite dont on ne connait pas les codes et qui pourtant résonne à nos tréfonds. Chacun dans le public s’interrogeant sans doute sur la nature de la participation qui lui sera demandée : inquiétude et curiosité mêlées augmentant l’intensité de sa présence. Et de fait, les spectateurs seront sollicités, à différents endroits et degrés d’implication qu’il serait dommage de déflorer ici.

« Is it OK ? »

C’est peu de dire que le spectacle questionne. La durée hypnotique des séquences scéniques, leur aspect fortement ritualisé, leur radicalité associée à une douceur équivoque, tantôt rassurante, tantôt troublante, font passer le spectateur par tous les états. De la fascination à la révulsion, de l’empathie au malaise, du sacré à la dérision. Et de fait, ce que cela interroge est vertigineux : rapport au corps, à l’intime et au collectif, au pouvoir, à la domination et à la liberté… Métaphore du théâtre et métonymie de la société toute entière. Ce qui est mis ici en jeu à travers ces actes performatifs revêt à la fois une dimension philosophique, politique, sociale, morale, fantasmatique et même spirituelle. Notamment résonne la problématique du consentement et de la manipulation, si prégnante actuellement dans la sphère intime comme professionnelle et politique, à l’heure où le libéralisme à tout crin découvre la violence perverse de ses entraves. Dialectique hégélienne du maître et de l’esclave, et paradoxes de la domination où n’est pas libre qui croit, et n’est pas si passif qui prétend l’être.
Ici, le dispositif et la dramaturgie de Tang Fu Kuen mettent puissamment en œuvre ces mécanismes, avec une grande finesse : le rythme des actes posés, leur progressivité à s’insinuer petit à petit au-delà des limites habituelles, entre séduction esthétique et manipulation d’un public qui devient acteur de sa propre soumission. Se pose alors la question de la responsabilité : celle de l’artiste, mais aussi celle, individuelle et collective des spectateurs. De la frontière entre le simulacre et la réalité. Et de celle entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est plus. Deux éléments font que cette frontière-là n’est pas passée par ces artistes qui flirtent habilement avec. Le premier est que le public demeure souverain en ce qu’il peut dire non ou sortir à tout moment – droit exercé par plusieurs personnes, qui servent cependant ainsi l’ensemble en soulignant la soumission volontaire de ceux qui restent. Le second est que le spectacle n’est jamais didactique : il crée des situations, les fait exister de façon prégnante, mais jamais ne tient de discours dessus. Le masque neutre des visages de Luke George et Daniel Kok, leur sérénité affichée en permanence, détourne toute excitation pornographique, laissant chaque spectateur aux prises avec ses propres émotions, interprétations et projections. Une liberté infinie et une ouverture que peu de spectacles sont capables d’offrir.
Alors, paradoxe apparent ou véritable dialectique ? Un nœud gordien dénoué ainsi par Jean Baudrillard dans Simulacres et Simulation : « […] le secret des grands politiques fut de savoir que le pouvoir n’existe pas. Qu’il n’est qu’un espace perspectif de simulation, comme le fut celui, pictural, de la Renaissance, et que si le pouvoir séduit, c’est justement […] parce qu’il est simulacre. » Ainsi, c’est ici parce que le spectateur craint que le spectacle ne s’écroule qu’il se soumet, parfois un peu malgré lui : un bel élan de solidarité… teinté de ce qu’il y goûte alors de son propre pouvoir. Quelle étourdissante et cathartique mise en abyme !

 

* Pratique japonaise inspirée d’une torture traditionnelle médiévale, qui consiste à ligoter un sujet ou un objet. La visée peut être esthétique, énergétique – shiatsu – et/ou érotique.
Agathe Raybaud









Avec Daniel Kok & Luke George
Dramaturgie Tang Fu Kuen
Création lumière Matthew Adey / House of Vnholy
Régie plateau Gene Hedley
Directeur technique Gene Hedley

28 septembre 2019
ThéâtredelaCité