CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

(Blanche)// Théâtre du Grand Rond




LA PLACE DE L'ABSENTE


publié le 30/11/2020
(Théâtre du Grand Rond)





Tomber le masque, au sens propre comme au sens figuré. Avec le contexte d’aujourd’hui, un plateau de théâtre est de ces lieux où il est encore possible de parler sans entrave. Si le public attend douloureusement que les salles de spectacles ré-ouvrent d’ici mi-décembre, les compagnies peuvent répéter à huis clos, en tentant de mettre à distance la chape de plomb qui paralyse le milieu culturel. Dans l’alcôve du théâtre du Grand Rond se joue une présentation de travail de (Blanche), spectacle de la compagnie Mue déprogrammé pour cause de deuxième confinement. Un solo de danse/théâtre porté par la comédienne Mathilde Montrignac.

Lettres de soi

Une voix calme traverse l’obscurité de la salle. Une jeune femme tente de décrire avec des mots simples sa place dans le monde. Assise face à une table, elle noircit une feuille en couchant sur le papier ses pensées, ses rêves, ses doutes. Son sentiment profond de solitude aussi. Son besoin profond et délicat de communiquer vers les autres et de se connecter à eux. Par la parole bien sûr, et par le corps aussi. Danser pour se chercher et se trouver, danser pour exprimer ce que les mots ne peuvent qu’effleurer. Une mélodie de boite à musique résonne dans l’air, comme si l’on voulait pousser le sentiment d’isolement et de dénigrement à l’extérieur des murs. Une journée qui ressemble à la précédente, à la fois morne et secouée de troubles obsessionnels compulsifs. Cette robe blanche à pois noirs, presque coquette, ne parvient pas à faire oublier la fêlure. Scruter le plafond si intensément, jusqu’à le traverser et deviner les étoiles d’une nuit sans lune. Blanche ne dira jamais son nom. Elle préférera se raconter en creux, par les contours, ou par les mille nuances de « oui » répondus au téléphone. Lorsqu’elle découvre les traces écrites de ce quotidien répété et rêvé des centaines de fois, c’est la stupeur. Pour ne pas sombrer, c’est un optimisme fou qui vient la sauver : serait-ce des lettres d’amoureux ? Pourrait-elle embrasser cette pluie de feuillets enflammés sur les accords entrainants d’une chanson italienne ? Pourrait-elle ? Espérer, vibrer, lâcher-prise ? À moins qu’elle ne s’effondre douloureusement dans un coin, envahie par la mélancolie et les souvenirs tenaces. Ces eaux troubles et saumâtres, Blanche y progresse à reculons. De portes qui claquent en coups qui partent, le passé ressurgit au détour d’un chant à voix nue. L’écrit (les cris ?), le corps, le chant, le verbe, tâtonnent pour parler de soi et de cette incomplétude. Préférer le silence ? Peut-être… En ce cas, inspirer et expirer, souffler pour, malgré tout, divulguer quelque chose par la nuance. Ne pas hyperventiler, sinon ce serait prendre le risque de devoir affronter ses démons et peut-être parler avec les morts. Et quand bien même, se lancer dans une lutte rougeoyante, faire face à ses cauchemars pour ne plus mettre sa vie entre parenthèses. Dire, ou bien se taire ? Dormir ou résister ? Oublier, ou bien essayer de communiquer, même avec des phrases maladroites et poétiques ? S’effeuiller probablement, jusqu’au cœur, et mieux s’approcher de cette vérité de soi. Ne plus s’absenter de sa propre vie, ne plus écrire ses rêves de chaleur humaine, mais s’épanouir prudemment et faire son bonhomme de chemin, pour que Blanche puisse vivre enfin en couleurs.

Le souffle au corps

Entre danse et théâtre, l’écriture du spectacle s’est inspirée de certains textes de l’auteur Jean-Luc Lagarce. On pense notamment à J’étais dans la maison et j’attendais que la pluie vienne pour les réminiscences de colères passées et le cheminement afin de les digérer. (Blanche) se dévoile dans une profonde cohérence dramaturgique, et choisit l’allusion, la suggestion, le contournement, plutôt qu’un rapport frontal. La chorégraphie souligne ainsi le conflit intérieur du personnage, tout tiraillé qu’il est entre la volonté de se (dé)livrer – sans trop en dire – et celle de se protéger. Une relative peur de vivre en somme, la peur d’une jeune femme aiguillonnée par ses propres pulsions de vie. S’ouvrir aux autres sans se désintégrer, sans renier sa personnalité ni son caractère sur l’autel de la superficialité. Certains motifs corporels reviennent de temps à autres alors que d’autres sont improvisés ; la prise de parole, sensible et dépouillée, suit les mêmes variations que le corps. Il arrive parfois que l’oreille entende une certaine littérature, un phrasé manquant un peu de naturel dans le dire (« j’étais z’abandonnée » et autres les liaisons appuyées) ; ceci étant, la parole est souvent juste, et Mathilde Montrignac parvient à transmettre beaucoup de nuances. La comédienne s’aventure au chant a capella avec une bonne dose d’intimité et de tension lourde rappelant le « Me and a gun » de Tori Amos. Les paroles en anglais semblent un écran de protection idéal ; comme d’autres médiums utilisés au cours du spectacle, elles laissent pourtant la silhouette du personnage se dessiner par petits traits. Enfin, les chuchotements et autres murmures finissent de crayonner Blanche et d’y apporter les contrastes nécessaires.
À l’heure des réseaux sociaux où tout un chacun prend l’espace qu’il veut pour exprimer ses opinions sur la place publique, (Blanche) est d’une simplicité désarmante et fait du bien par sa pudeur et sa subtilité. Il est encore possible de se positionner face au monde et son brouhaha permanent, d’affirmer « je suis », et d’être là, présente, sans racolage, dans toute sa complexité. Remplir son propre corps et l’habiter, le danser et le laisser s’exprimer. Et ne plus jamais avoir peur d’une page Blanche.

Marc Vionnet









50 min

Texte : Mathilde Montrignac
Mise en scène : Mathilde Montrignac
Avec : Mathilde Montrignac
Contribution artistique : Lise Avignon, Fanny Gaebel, Loan LeDinh

© Fabien Leprieult – Visages vagabonds

27 novembre 2020
Théâtre du Grand Rond