CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Bacchantes// ThéâtredelaCité (Place de la danse, Garonne)




ÆNIMA


publié le 31/03/2019
(ThéâtredelaCité)





Anima : représentation féminine au sein de l’imaginaire de l’homme
Animus : représentation masculine au sein de l’imaginaire de la femme
Enéma : Poire pour laver le conduit auditif

 

 

 

Il y a des spectacles outranciers et vivifiants qui font du bien. Programmé au ThéâtredelaCité, Bacchantes – prélude pour une purge est de ceux-là. La danseuse et chorégraphe capverdienne Marlene Monteiro Freitas prend le parti de revisiter une des dernières pièces du tragédien grec Euripide. Convoquer Dionysos et le délire orgiaque, la vengeance et la violence, cela commence dès l’entrée du public dans la salle. Sonnez trompettes, le chaos déboule et s’éparpille gaiement.

De bave et de sueur

Inutile ici de chercher un fil narratif, ou la fable dessinée par Euripide il y a 2 400 ans. Les bacchantes d’origine ne sont qu’un point de départ, une ouverture vers une danse hors cadre normatif, qui privilégie des corps exubérants flirtant avec la performance. Un plateau très large et peu profond, une kyrielle d’objets hétéroclites, des micros, des tabourets, des tuyaux… Parmi les treize interprètes en uniforme blanc, quatre trompettistes font écho à une bande-son agitée de spasmes. Des bouches sortent du son, du souffle, de la salive aussi, qui coule sur les mentons. Il y a des râles rauques, des harangues au micro, des cris. Des mots de Pasolini ou de Cronenberg jetés comme l’on crache. Des bouches encore, qui se tordent, qui s’ouvrent béantes, pendant que les corps suivent une transe imposée par la musique. Les pieds de micro sont pris à parti, on les astique ostensiblement comme des outils sexués. Au milieu de ce carnaval hystérique et ponctué de sifflets stridents, ces étranges caractères s’amusent avec l’archétype de certaines images. Ici un footballeur qui fait des jongles, là des dactylos, là encore un peloton de cyclistes. En groupe ou en solo, les mouvements pourraient se répéter à l’infini s’ils n’étaient perturbés par des objets ou des sons récalcitrants. Ces Shadoks mystérieux semblent empêtrés dans leur corps comme des automates, leurs membres s’ouvrent et se ferment anarchiquement. Plus tard, lorsque les freins se desserrent, la chorégraphie se fait plus exubérante. La chair tressaute, comme prise de soubresauts, de tremblements suggestifs dont l’effort fait perler la sueur. Du liquide encore, il faut purger les humeurs… Car il faut bien que le corps exulte. L’humour absurde et dada s’infiltre par tous les pores ; une paire de fesses chante du punk, les trompettes s’essoufflent à qui mieux mieux. Une oasis de calme pour faire une pause dans tout ce fatras ? Oui, là ! Encore faut-il assister à un autre genre d’expulsion… Alors que le silence est de mise, c’est le regard qui est tiraillé entre attraction et répulsion. Des sirènes de guerre, encore. Comment finir ces excès de disques rayés et de visages distordus ? Plutôt « Highway to Hell » ou « Starway to Heaven » ? C’est vers la musique classique que les oreilles se tournent, avec une très lente montée en puissance du dérèglement final. Voilà ce qui s’appelle prendre l’espace d’un plateau.

Le carnaval des humeurs

Marlene Monteiro Freitas ose une approche par l’excès. Loin d’être un spectacle racoleur, Bacchantes piétine allègrement les conventions esthétiques et les frontières de genre, et étonne par son entièreté. Pas une once d’entre-deux dans les chemins empruntés par les 13 interprètes ; tout est assumé, avec une franchise qui force le respect. A tel point que l’on pourrait croire à une conversation étrange entre les méninges et le regard du spectateur.
Les méninges : Est-ce que je vois ce que je vois ? Je n’en crois pas mes oreilles… Ni queue ni tête voyons !
Le regard : Je sais, mais j’ai le cœur qui palpite tellement c’est inattendu.
Aucune anticipation de la part du public n’est possible, à se demander si cette intensité à tous les niveaux (musique, lumières, corps) pourra tenir la distance sur les 2h15 de spectacle. Malgré quelques longueurs ici ou là, la durée inhabituelle travaille l’attention du spectateur. Cette débauche d’énergie expressionniste traverse cette communauté de chairs vivantes, des lèvres jusqu’aux orteils, du bon goût au mauvais goût, jusqu’à l’épuisement. L’effet recherché passe par une perception physique très immédiate, sans aucun effet psychologisant. C’est un saisissement incantatoire troublant, qui fait sens avec la figure de Dionysos et les images de rites extravagants. Certains pourraient être rebutés par cette profusion de cris, de regards pénétrants, de torsions et de fluides corporels ; pour peu que l’on accepte cette catharsis à l’esprit de carnaval, ce prélude frénétique fait un bien fou. Une perfusion avec un dosage puissant de folie et de liberté. La contra(di)ction du masculin et du féminin, des pulsions humaines et animales. Frapper, caresser, étreindre, souffler, tordre, malaxer… Tout cela dans une lumière crue non dénuée de mystère. D’après les pas de Marlene Monteiro Freitas, cette danse contemporaine-là taille son chemin dans l’extravagance au sens noble du terme. Vous reprendrez bien un rictus pour la route ?

Marc Vionnet









2h15
Présenté avec La Place de la Danse & le théâtre Garonne
De : Marlene Monteiro Freitas / P.OR.K ( Lisbonne, PT ) – Bruna Antonelli Sandra Azevedo
Avec : Andreas Merk, Betty Tchomanga, Cookie, Cláudio Silva, Flora Détraz, Gonçalo Marques, Guillaume Gardey de Soos, Johannes Krieger, Lander Patrick, Marlene Monteiro Freitas, Miguel Filipe, Tomás Moital, Yaw Tembe
Lumière et espace : Yannick Fouassier
Son : Tiago Cerqueira
Tabourets : João Francisco Figueira, Luís Miguel Figueira
Recherche : Marlene Monteiro Freitas, João Francisco Figueira

© Laurent Philippe

31 mars 2019
ThéâtredelaCité (Place de la danse, Garonne)