CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

¡ Ay Carmela !// Théâtre du Pavé




BELLA CIAO


publié le 28/11/2019
(Théâtre du Pavé)





« Ah ! misérable chien, si je vous avais offert un paquet d’excréments,
vous l’auriez flairé avec délices et peut-être dévoré. 
Ainsi, vous-mêmes, indigne compagnon de ma triste vie, vous ressemblez au public, 
à qui il ne faut jamais présenter des parfums délicats qui l’exaspèrent, 
mais des ordures soigneusement choisies. »
Ch. Baudelaire, Le Chien et le Flacon

 

Un rideau rouge pend, laissant apercevoir un phonographe et de la fumée : une ambiance lourde et tendue que les confettis au sol ne parviennent pas à égayer. Un décor qui en dit long sur le ton de ¡ Ay Carmela ! de José Sanchis Sinisterra, proposée par la Cie Le Bruit des gens dans le cadre du projet RETIRADA(S), organisé au Théâtre du Pavé en hommage aux 80 ans de l’exode des réfugiés espagnols. Pour la seconde année de la compagnie, Cécile Carles et Olivier Jeannelle* se donnent la réplique sur un sujet qui tient particulièrement à cœur au metteur en scène, qui avait déjà proposé en octobre une adaptation musicale de Requiem pour un paysan espagnol de Ramon Sender.

Des malgré-nous avant l’heure

Paulino émerge de l’obscurité cigarette à la main, ajoutant à la fumée environnante une bouffée largement expirée. Il soulève sa bouteille de vin ; tandis que le liquide coule à l’intérieur de son gosier, il pète en riant grassement et tangue jusqu’à une bassine pour y uriner. La lumière, blafarde et chaude, dessine des espaces en clair-obscur dans lesquels l’homme apparaît subrepticement avant de se fondre à nouveau dans le noir. Il est à l’image du décor : sombre, délabré, à l’abandon. Quand tout à coup, l’ambiance devient blanche et vive : Carmela apparaît, impassible, calme, fière, en totale opposition avec son comparse aux mimiques extravagantes et expressives pouvant évoquer un Louis de Funès à son meilleur.
L’atmosphère est celle de Belchite en 1939 : marquée par une situation politique anxiogène et en constante tension, dans laquelle ces deux artistes populaires sont engoncés malgré eux, contraints de proposer un spectacle à Franco et ses généraux. « Le pire, c’est pas de montrer ses dessous de bras, le pire c’est si quelqu’un aime pas ta gueule ou en veut à tes chaussures. C’est un rouge ! Va changer de couleur après… » Les deux protagonistes sont complémentaires, contrastés en tout ce qui les compose : caractère, langage corporel, idées, et même statut – puisque l’une est morte et l’autre, toujours bien vivant. Tous deux portent le deuil : lui de sa partenaire de vie, de plateau ; elle, de sa vie humaine, de la perte progressive de ses sens. Un décalage qui tend à faire ressortir le caractère lâche et égocentré de Paulino : « Après c’est pire. Celui qui doit rester ici pour se farcir toute la merde c’est moi. » Leurs dialogues, souvent marqués par la confrontation, renouent avec les fondements d’un théâtre dans lequel les morts viennent régler leurs comptes.
La pièce est marquée de constants allers-retours ─ avant et après la mort de Carmela ─ très inventifs dans les moyens mis en œuvre pour effectuer le basculement. Ces superpositions temporelles participent à nourrir le désespoir de Paulino et appuient sur la plaie suppurante d’une culpabilité cauchemardesque. Le son et la lumière marquent les fractures, font écho à l’intrigue et au jeu des comédiens pour appuyer les ambiances en des tableaux expressionnistes quasi cinématographiques.

« Pero nada pueden bombas donde sobra corazón »**

On n’en attendait pas moins de ces deux mastodontes des planches toulousaines que sont Olivier Jeannelle et Cécile Carles, qui ancrent le personnage dans leur chair avec une justesse et une rigueur remarquables. Un appui essentiel pour le spectateur afin de s’y retrouver dans une temporalité fracturée. Paulino et Carmela sont éminemment humains, bien loin d’une quelconque idéalisation ou d’un héroïsme exceptionnel, marqués par des défauts qui pourraient les rendre détestables, mais qui ne viennent soulever qu’empathie et questionnements. Ils progressent dans une tension toujours maintenue, que soutiennent par leur décalage des moments plus cocasses et volontiers dérangeants.

« Reviens Carmela, même si c’est du théâtre, viens ! »

¡ Ay Carmela ! met l’accent sur la Retirada, un événement qui a tenté d’être tu et oublié, et que beaucoup ignorent encore. La mémoire y fait l’objet d’un double traitement : à travers Paulino, il s’agit du souvenir d’un proche que l’on a aimé, d’une vie singulière à son échelle, arrachée à ceux qui restent et dont les traces finiront par se tarir ; à travers Carmela et son statut de spectre « qui ne veut pas s’effacer », c’est la mémoire historique qui est interrogée – comme a pu le faire Philippe Claudel dans Le rapport de Brodeck – , ce que les vivants et les morts n’ont pas pu dire d’une période de guerre, de ce qu’il ne faut pas laisser sous silence.
Un devoir de mémoire qui appelle une autre vigilance de la part du spectateur, réveillée par les mises en abîme et autres ruptures avec le quatrième mur, notamment grâce au travail de la lumière. En effet, si celle-ci appuie les ambiances, elle sert aussi à révéler le théâtre : ses fauteuils, la présence de comédiens sur scène, de régisseurs… Une poursuite peut alors évoquer tout autant l’univers du spectacle de variétés que de la guerre, lorsqu’elle devient cet œil cherchant dans le noir, plaçant le spectateur dans le rôle de collabo ou de général franquiste. Des façons de questionner sa place, dans une époque marquée par les attentats de Charlie Hebdo, bouleversée par un climat d’oppressions sociales, et dans laquelle la liberté d’expression est trop souvent remise en cause.
Une réflexion sur l’art et ses limites, son implication et son instrumentalisation par le politique, proposée au spectateur dans toute sa complexité. Ainsi, lorsque Paulino et Carmela, lancés dans des numéros grotesques aux stéréotypes raciaux et sexistes, destinés à Franco dans un climat oppressant et nationaliste, font finalement rire de bon cœur nombre de « vrais spectateurs » dans la salle, le malaise point. Mettant le doigt sur ce qui dérange et revendiquant un théâtre politique, la Cie le Bruit des Gens offre ici un spectacle immersif, à l’esthétique visuelle et sonore finement ciselée, qui sort de l’oubli l’ignominie humaine tout en questionnant son propre médium. Et avec la même insolence que Baudelaire interrogeait sa poésie dans Le Chien et le Flacon, interpelle le spectateur sur ce que peut l’artiste face à son public.

 

* Pour tout savoir sur les coulisses de cette création à rebondissements, mais aussi retrouver la plume de Manon Ona, allez donc lire ceci : https://www.cartelles.fr/2019/11/ay-carmela-cie-le-bruit-des-gens_9.html
** Mais les bombes ne peuvent rien là où il reste du cœur.

Renard









© DR

Cie Le Bruit des Gens
Adaptation et mise en scène : Olivier Jeannelle
Assistant à la mise en scène : Nathan Croquet
Avec Cécile Carles, Olivier Jeannelle et Nathan Croquet
Scénographie : Camille Bouvier
Son : Aurel Garcia avec la complicité d’Alice Loustalot
Lumières : Didier Glibert
Costumes : Alice Thomas
Denis Rey a activement participé à la création du rôle de Paulino.

28 novembre 2019
Théâtre du Pavé