CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Avant la retraite// Théâtre Sorano




JOYEUX ANNIVERSAIRE


publié le 19/05/2018
(Théâtre Sorano)





 

C’était annoncé, ils l’ont fait : le Groupe Merci a pris ses aises au Sorano, une appropriation tant architecturale que scénographique, en ce qu’elle redéfinit la notion de salle et travaille le regard du public, en lien avec l’esprit de la pièce autrichienne – c’est ce qui s’appelle biaiser.

L’antre aux immond(ic)es

Brecht évoquait les rejetons du nazisme parmi les générations futures : à son « ventre encore fécond », Bernhard substitue une fin de digestion. L’Europe a un métabolisme trop lent à son goût. On pourrait, dans les années 70, les croire disparus depuis longue date, que non, proteste le dramaturge autrichien, de l’acide plein la plume : voici les derniers relents, les derniers spasmes d’une caste réduite au silence, condamnée à se terrer dans une honorable existence bourgeoise, à supporter, comble de l’enfer, la promiscuité avec une sourde et une tétraplégique rangée aux lubies de la peste rouge… On les plaindrait presque ! – la parodie de la littérature d’exil est ici particulièrement réjouissante.
L’anniversaire de la mort de Himmler sera donc le seul réconfort, le sursaut de fierté dans le renoncement quotidien de Rudolf et Vera. Quelque trente ans après la chute du Troisième Reich, une fratrie composée de cet ancien SS, de cette sympathisante nazie et d’une socialiste vit ses vieux jours dans la solitude, la détestation et une bien facile dissimulation du passé : le frère occupe un poste de choix dans sa municipalité ; quant à la sœur dissidente, honte de la famille, elle ne quitte pas son fauteuil, incapable de mener une résistance autre que passive, par le seul fait d’exister. Ces trois-là revivent au long des jours le scénario haineux de la page d’Histoire que l’on sait, à deux contre une bien sûr.
Thomas Bernhard rappelle la part incestueuse et la dimension fratricide actives dans l’idéologie eugéniste : Rudolf et Vera s’aiment et entretiennent leur nostalgie des temps de gloire, leur colère de constater le déclin de leur pays. Déclin incarné par Clara, ironiquement blessée lors des bombardements américains, et atout maître d’une pièce où le bourreau expie d’être quotidiennement hanté par une figure spectrale – ce que le rituel morbide de l’anniversaire  souligne assez clairement. Il y a du Genet là-dedans, non ?

Sur le fil

Il était délicat à trouver, et la sensibilité de chacun sera pour beaucoup dans l’appréciation de la chose. Sans surprise, et c’est aussi ce que l’on préfère, le Groupe Merci a choisi de relever la cruauté par l’humour, et non une plongée sans bouée dans tout ce que cette fable peut avoir de sordide. Au-delà de l’acidité du texte, la mise en scène réserve quelques unes de ces incongruités dont les trublions de Mazar ont le secret. L’équilibre est particulièrement juste dans le premier volet, où le jeu sclérosé de Catherine Beilin (Vera), conjugué au statisme glaçant de Marc Ravayrol (Clara), a plus de piquant que son dévissage dans le second volet, un peu trop farcesque ; Georges Campagnac est cependant là qui rééquilibre l’affaire, et quand on joue ainsi sur le fil, on ne négocie pas un duo comme un trio.
Si elle ne provoque plus le scandale comme en 1979, la pièce n’a rien perdu de son grinçant. Le Groupe Merci ne se trompe pas de fantôme et assume pleinement les références à la Shoah, sans quoi il est certain que les tableaux dérangeraient beaucoup moins ; soit on affronte le tabou, soit on n’y touche pas. Dans la salle, les réactions sont éloquentes et les spectateurs, partagés entre les partisans de la décence et les hérauts de l’ironie. On y rit jaune, certains avec retenue et un (délicieux) sentiment de honte, qui touche bien à la dimension cathartique évoquée par Solange Oswald ; d’autres ne rient pas du tout. C’est un problème bien de chez nous, or la question n’est pas à franciser avec excès ; Thomas Bernhard ne s’embarrassait pas de notre problématique de l’humour, le fameux rire (ou ne pas rire) de tout, il exerce ici, à travers un tableau allemand, son habituel droit d’inventaire et de satire sur son propre pays. Même si elle dépasse cette dimension, l’écriture fut réaction au scandale Filbinger, ce ministre qui dut démissionner en 1978, quand furent révélées ses accointances passées avec le régime nazi : si la farce est féroce et touche à l’inaudible, elle est fondamentalement politique.
Comme l’écriture de Bernhard, l’occupation de Merci perturbe les repères. Tout l’intérêt de ce repli de la salle tient à la taille en biseau, qui joue dans la nuance : le public vit un rapport frontal avec le fragment de plateau, mais dans l’asymétrie, comme si Joël Fesel avait voulu tricher la configuration classique par un simple pas de côté, pervertir la rigueur des axes parallèles et perpendiculaires. Dans cet ingénieux tracé, l’œil bute sur le mur en bois, ne profite jamais d’un dégagement derrière les acteurs. C’est une souricière, un bunker d’un genre nouveau, dont on ressent l’étroitesse et la conversion imminente en cercueil. Un caveau dont l’intimité étouffe, comme s’étouffent les rires.

Manon Ona









d’après Thomas BERNHARD (Traduction Claude PORCELL, Ed. l’Arche)
Une création du Groupe Merci / Objet nocturne n° 27 (spectacle conseillé à partir de 14 ans)
Mise en scène : Solange OSWALD
Scénographie : Joël FESEL
Lumière : Raphaël SEVET
Construction : Pierre PAILLES assisté de Régis FRIAUD
Régie : Cinthia COROT
Avec Catherine BEILIN, Georges CAMPAGNAC, Marc RAVAYROL
Remerciements : Louise AUSSIBAL, Camille JOURDE, Gabrielle VINSON
Production : Groupe Merci
Coproduction : Théâtre Sorano

© Fabrice Roque

19 mai 2018
Théâtre Sorano