CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Au creux de l’oreille// Théâtre de la Colline (Paris)




APRÈS LA SIDÉRATION


publié le 18/04/2020
(Théâtre de la Colline (Paris))





Retrouver le chemin de l’évasion. Alors que ces temps de confinement recouvrent le monde de la culture d’une chape de plomb, des artistes et des lieux inventent d’autres moyens d’être des passeurs de théâtre. Puisque la rencontre physique entre comédien·ne·s et public n’est plus possible, puisque les salles sont fermées, puisque les plateaux sont froids et vides, l’art se faufile ailleurs. La résurgence jaillit. Les eaux souterraines ne sont pas encore taries, ni pétrifiées.

Une fenêtre s’ouvre…

Au milieu des gants et des masques, des injonctions et des autorisations, des initiatives artistiques voient peu à peu le jour en France. À Paris, le théâtre de la Colline propose depuis le 23 mars Au creux de l’oreille, des lectures par téléphone. 200 artistes amis du lieu s’investissent bénévolement pour offrir ces rendez-vous. Théâtre, poésie, littérature, ou bien des moments musicaux. Les inscriptions se font par le biais du site internet du théâtre : choisir une date, un créneau horaire… puis attendre le jour en question. Quelques minutes avant l’heure dite, retrouver cette excitation qui picote la tête et le ventre avant d’assister à une représentation (à l’époque d’avant…). Éprouver une légère appréhension également ; sera-t-on capable d’être disponible mentalement ? Le téléphone sonne. La personne se présente simplement, puis demande si les auditeurs/spectateurs sont disponibles. Ce soir-là, pour cet appel-ci, c’est le jeune comédien Yuriy Zavalniouk (déjà vu dans deux spectacles de Wajdi Mouawad) qui prête sa voix pour une escapade en littérature. Selon les caractères et les humeurs, il y a celles et ceux qui préparent et balisent leur randonnée verbale. Le comédien avouera après coup qu’il se sera laissé guider par le hasard des feuillets disposés sous ses yeux. Le choix des textes ne sera révélé qu’à la fin de la lecture. Un corridor d’extraits accolés les uns aux autres pour former un itinéraire poétique. Un voyage dans les terres de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges avec La demeure d’Astérion, précédée d’une dédicace de l’auteur ; puis un détour dans le territoire d’Henri Michaux, avec le poème Les milliers de Dieux. L’ascension de la montagne Peter Handke, avec un extrait de la pièce Par les villages ; en guise d’épilogue, Pour écrire un seul vers, la prose de Rainer Maria Rilke viendra terminer ce vagabondage. Silence. Un long silence. Pas de plateau, pas de gradins, et pourtant, malgré l’absence de regard et les centaines de kilomètres, « quelque chose est passé ». Quelques secondes d’un échange ému entre cette bouche qui a parlé et ces oreilles qui ont écouté. L’intimité du chacun chez soi est propice aux mots simples et sans artifice. Des remerciements des deux côtés, puis on se quitte. Avant de retourner à ses propres pensées de confinés, l’auditeur peut laisser résonner la particularité de ce moment. Quelque part, à l’intérieur de soi, une petite lumière s’est allumée.

Transmission

Wajdi Mouawad, dramaturge et directeur du théâtre de la Colline, est à l’origine de ce projet qui, depuis sa création, semble avoir fait des petits dans plusieurs villes du pays. À Toulouse, Corinne Mariotto s’est inspirée de cette proposition et réalise depuis quelques semaines des lectures par téléphone. En collaboration avec le théâtre du Grand Rond, la comédienne offrait d’ailleurs très récemment en visioconférence La maison Tellier de Guy de Maupassant. La Cave Po’ n’est pas en reste avec une radio à la programmation éclectique. Autant d’initiatives fleurissant ici et là, et qui démontrent une certaine créativité technique malgré le confinement. Hormis en période de guerre, rarement les lieux culturels auront été mis sous silence sur une aussi longue période. Cette abstinence de la parole est effectivement nécessaire (vitale ?) dans toute forme d’art, et nul doute que de cette ascèse forcée bénéficiera en quelque sorte à la densité de la parole artistique. Paradoxalement, ces jaillissements de lectures et de théâtre dans un tel contexte sont comme autant de trouées de lumière dans un ciel trop nuageux. Un rêve éveillé partagé à la faveur d’un appel téléphonique ou d’une connexion internet, où un humain cherche à toucher et modifier un autre humain. Réactiver son identité de spectateur·trice, croire en la promesse d’une intention d’évasion. Écouter, ressentir, respirer. Quitter les habits trop lourds de la sidération. Ne pas trop s’endormir durant cette pause claquemurée ; se reposer, laisser les sédiments suivre la pesanteur bien sûr, mais aussi rester éveillé, tendre l’oreille. Même confinée, une société a besoin de culture. Les masques, les gants, les portes closes et les rues désertes n’empêchent pas de penser, de parler, de s’émouvoir, de rêver. L’art ne peut rester figé bien longtemps, il faut qu’il bouge, meure, renaisse, se réinvente, se modifie pour toucher encore et encore. Il y a comme une idée d’infiltration, dans le fait de glisser par les interstices et les « distances sociales ». Vouloir applaudir autrement, autrement que pour saluer à 20 heures les prouesses d’un corps médical amaigri depuis des années.
Avec Au creux de l’oreille, la Colline donne l’occasion de se saisir chez soi de théâtre ou de littérature, de palper du vivant dans un moment intime. Une voix, des mots, le bruissement du papier que l’on tourne. Un tête-à-tête abolissant la distance, une parenthèse qui aide à supporter l’isolement, la solitude, et ces morts qui se comptent par milliers.

Marc Vionnet









15-20 min

du lundi au vendredi, de 16h à 19h ou de 19h à 21h

Inscriptions et conditions sur le site de la Colline :
www.colline.fr/spectacles/les-poissons-pilotes-de-la-colline

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A partir du 23 mars 2020
Théâtre de la Colline (Paris)